|
Dans
ma vie, il y a eu des tonnes de rencontres toutes plus
fascinantes les unes que les autres. Je ne parle pas ici
de mes rencontres obligées, soit celles avec un mur,
avec la maladie, ni de celle avec mon destin qui viendra
bien tôt ou tard. J’entends plutôt par là des belles
rencontres avec des individus de ma race, i.e. celle des
humains….
De celles-ci sont nées des
amitiés longues, sincères, riches et indéfectibles. De
celles qui font du bien à l’âme, qui nettoient le cœur
et font vibrer tellement de cordes sensibles. Je
l’accorde, en amitiés, une Providence a pris soin de moi
jusqu’à ce jour…
C’est
en amours que j’en ai douté longtemps, me sentant seule
avec mes démons auxquels je devais faire face et que je
devais combattre à tout prix tel que ma religion et mes
parents me l’avaient enseigné. Et pour cause. En voici
la preuve.
Qui, de Dieu ou du Diable
a voulu qu’un jour obscur de fin d’automne, jour de
vents en rafales et de première neige à gros flocons
collants, alors que je rentre chez-moi à grands pas,
épuisée, tête baissée dans mon manteau laineux,
m’apparaisse, sans crier gare, une vision, que dis-je,
un mirage, celui d’un paradis terrestre?
Je sens une force
attractive me conduire vers ce lieu de rêve : une
vitrine lumineuse avec son énorme soleil jaune, ses
eaux turquoises, ses fruits tropicaux, son sable blond
et ses palmiers dattiers tellement réels qu’on les croit
embrasés. Derrière ce décor de plastique flamboyant, un
homme seul observe dehors. Sans hésiter, toujours aussi
attirée, je porte une main gelée sur la barre métallique
de la porte …Et là, je le vois, autre vision, beau comme
un dieu, exotique à mon goût, celui que j’appellerai mon
Adam de l’Eden.
Il arbore une chemise à
grosses fleurs blanches sur fond rouge flamme. Elle est
faite de tissu si léger qu’on dirait du taffetas. Je
crois même l’entendre froufrouter au moment où il
m’ouvre l’accès à son paradis. Je distingue des épaules
larges, un cou solide, un volume thoracique hors du
commun. Mon apparition porte un visage lumineux, épanoui,
habillé de lèvres épaisses et sombres qui s’étirent et
s’étirent pour montrer des dents brillantes, des joues
appétissantes, un sourire ensorceleur. De cette bouche
jaillit une voix douce, portant un accent tonique
mélodieux comme celui venu de quelque part dans ces pays
éloignés des Caraïbes. Cette voix m’invite à m’asseoir,
accompagnant sa parole d’un geste rapide pour retirer
mon manteau maintenant disgracieux dans un tel décor.
Une Lafuma m’attend; je m’y installe sans hésitation. A
ce moment, aucune retenue, aucun Surmoi ne me permet de
douter un seul instant d’un danger potentiel, ma lumière
rouge s’étant subitement affaiblie devant un tel étalage
d’éclats lumineux et d’exotisme. Mon cerveau ramolli, je
tiens à y rester comme un chien tient à son os… Il y a
une telle aura autour de sa tête!...
Adam s’excuse, part
quelques instants, me laissant avec l’odeur fruitée et
tenace de son parfum vaporisé sur une peau que je
devine très veloutée. Une musique lancinante sort
maintenant des haut-parleurs tandis qu’il revient avec
deux pîna-colada rehaussés de petits parapluies de
papier et de pailles colorées. Il me dit qu’il ferme
boutique dans quelques heures, jusqu’à la saison
prochaine. Il ajoute qu’il est bien heureux de pouvoir
partager avec quelqu’un, ou plutôt quelqu’une, ses
derniers moments de chaleur, sous un parasol, au bord
d’une piscine qui attend justement d’être vidée. On se
fait chin-chin, à la santé de l’été et tout son tralala,
puis s’entame alors une longue, très longue conversation
qui durera plusieurs heures, plusieurs éclats de rires,
plusieurs coladas, jamais dérangés par quiconque en ce
soir de temps terne et froid.
Les heures avancent
inexorablement. Chaque fois que je parle, sans grande
conviction, de quitter sa compagnie, il m’invite à un
pas de danse que je ne peux refuser malgré le fait que
je perde souvent l’équilibre en transitant par ses pieds,
que j’ai peine à suivre le mouvement désarticulé de ses
hanches sur un meringue ou une folle samba. Je danserais
toute la nuit!
Plus le temps s’écoule,
plus je sens sa présence intense. La mienne, dans ce
décor d’Oiseaux du Paradis, se résume en une absence
totale de discernement. Je suis partie insidieusement
dans un état second, où mon cerveau est endormi et tous
mes sens sont en éveil…
Adam, lui, est aux aguets,
fier de son titre de membre d’une minorité visible. Il
voit bien que son charme a un effet assuré, au moins
aussi garanti que le philtre, que dis-je, l’élixir versé
abondamment dans nos coupes et qui coule encore dans mes
veines. N’a-t-il pas, comme avec tant d’autres jeunes
filles en mal d’exotisme, su agréablement intriguer,
séduire jusqu’à la moelle? Il connaît sa force
d’attraction, aussi irrésistible qu’entre deux astres.
Il sait l’exploiter au maximum pour allumer un tison
dans le but de provoquer un incendie. C’est réussi! Ma
flamme vacille…
Alors,
tel un maestro sans partition, un virtuose de l’amour,
il initie avec nos corps une valse sans fin dont lui
seul a le secret. Au début, mes fibres se soumettent
toutes entières à de doux moments de vibratos et
d’adagios. Puis, dans un crescendo surprenant, il
accélère le tempo et voilà que ma chair et mon âme sont
entraînées à participer avidement à cette majestueuse
composition appassionato. C’est dans une harmonie totale
des accords que ce pas de deux aura comme aboutissement
final la mort des deux cygnes…
Comme
on dit, le concert fut exécuté avec Brio! N’est-ce pas
Brel, qui a dit : « Il faut que le corps exulte!» ?...
C’était
un sombre soir de fin d’automne, une rencontre fortuite
avec les démons qui se cachaient dans mes fortifications
intérieures. C’était leur première exploration. J’ai
compris là tout le sens du mot duquel on m’avait incitée
à me méfier.
Alors, qui de Dieu ou du
Diable a voulu que je fasse une telle rencontre?
Je me pose encore la
question, 4 décennies plus tard…
|