Une rencontre avec mes démons

Texte : Lyne Beaupré
(Novembre 2010)

 


 


 

Dans ma vie, il y a eu des tonnes de rencontres toutes plus fascinantes les unes que les autres. Je ne parle pas ici de mes rencontres obligées, soit celles avec un mur, avec la maladie, ni de celle avec mon destin qui viendra bien tôt ou tard. J’entends plutôt par là des belles rencontres avec des individus de ma race, i.e. celle des humains….

De celles-ci sont nées des amitiés longues, sincères, riches et indéfectibles. De celles qui font du bien à l’âme, qui nettoient le cœur et font vibrer tellement de cordes sensibles. Je l’accorde, en amitiés, une Providence a pris soin de moi jusqu’à ce jour…

C’est en amours que j’en ai douté longtemps, me sentant seule avec mes démons auxquels je devais faire face et que je devais combattre à tout prix tel que ma religion et mes parents me l’avaient enseigné. Et pour cause. En voici la preuve.

 

Qui, de Dieu ou du Diable a voulu qu’un jour obscur de fin d’automne, jour de vents en rafales et de première neige à gros flocons collants, alors que je rentre chez-moi à grands pas, épuisée, tête baissée dans mon manteau laineux, m’apparaisse, sans crier gare, une vision, que dis-je, un mirage, celui d’un paradis terrestre?

Je sens une force attractive me conduire vers ce lieu de rêve : une  vitrine  lumineuse avec son énorme soleil jaune, ses eaux turquoises, ses fruits tropicaux, son sable blond et ses palmiers dattiers tellement réels qu’on les croit embrasés. Derrière ce décor de plastique flamboyant, un homme seul observe dehors. Sans hésiter, toujours aussi attirée, je porte une main gelée sur la barre métallique de la porte …Et là, je le vois, autre vision, beau comme un dieu, exotique à mon goût, celui que j’appellerai mon Adam de l’Eden.

 

Il arbore une chemise à grosses fleurs blanches sur fond rouge flamme. Elle est faite de tissu si léger qu’on dirait du taffetas. Je crois même l’entendre froufrouter au moment où il m’ouvre l’accès à son paradis. Je distingue des épaules larges, un cou solide, un volume thoracique hors du commun. Mon apparition porte un visage lumineux, épanoui, habillé de lèvres épaisses et sombres qui s’étirent et s’étirent pour montrer des dents brillantes, des joues appétissantes, un sourire ensorceleur. De cette bouche jaillit une voix  douce, portant un accent tonique mélodieux comme celui venu de quelque part dans ces pays éloignés des Caraïbes. Cette voix m’invite à m’asseoir, accompagnant sa parole d’un geste rapide pour retirer mon manteau maintenant disgracieux dans un tel décor. Une Lafuma m’attend; je m’y installe sans hésitation. A ce moment, aucune retenue, aucun Surmoi ne me permet de douter un seul instant d’un danger potentiel, ma lumière rouge s’étant subitement affaiblie devant un tel étalage d’éclats lumineux et d’exotisme. Mon cerveau ramolli, je tiens à y rester comme un chien tient à son os… Il y a une telle aura autour de sa tête!...

 Adam s’excuse, part quelques instants, me laissant avec l’odeur fruitée et tenace de son  parfum vaporisé sur une peau que je devine très veloutée. Une musique lancinante sort maintenant des haut-parleurs tandis qu’il revient avec deux pîna-colada rehaussés de petits parapluies de papier et de pailles colorées. Il me dit qu’il ferme boutique dans quelques heures, jusqu’à la saison prochaine. Il ajoute qu’il est bien heureux de pouvoir partager avec quelqu’un, ou plutôt quelqu’une, ses derniers moments de chaleur, sous un parasol, au bord d’une piscine qui attend justement d’être vidée. On se fait chin-chin, à la santé de l’été et tout son tralala, puis s’entame alors une longue, très longue conversation qui durera plusieurs heures, plusieurs éclats de rires, plusieurs coladas, jamais dérangés par quiconque en ce soir de temps terne et froid.

Les heures avancent inexorablement.  Chaque fois que je parle, sans grande conviction, de quitter sa compagnie, il m’invite à un pas de danse que je ne peux refuser malgré le fait que je perde souvent l’équilibre en transitant par ses pieds, que j’ai peine à suivre le mouvement désarticulé de ses hanches sur un meringue ou une folle samba. Je danserais toute la nuit!

 Plus le temps s’écoule, plus je sens sa présence intense. La mienne, dans ce décor d’Oiseaux du Paradis, se résume en une absence totale de discernement. Je suis partie insidieusement dans un état second, où mon cerveau est endormi et tous mes sens sont en éveil…  

Adam, lui, est aux aguets, fier de son titre de membre d’une minorité visible. Il voit bien que son charme a un effet assuré, au moins aussi garanti que le philtre, que dis-je, l’élixir versé abondamment dans nos coupes et qui coule encore dans mes veines. N’a-t-il pas, comme avec tant d’autres jeunes filles en mal d’exotisme, su agréablement intriguer, séduire jusqu’à la moelle? Il connaît sa force d’attraction, aussi irrésistible qu’entre deux astres. Il sait l’exploiter au maximum pour allumer un tison dans le but de provoquer un incendie. C’est réussi! Ma flamme vacille…

Alors, tel un maestro sans partition, un virtuose de l’amour, il initie avec nos corps une valse sans fin dont lui seul a le secret. Au début, mes fibres se soumettent toutes entières à de doux moments de vibratos et d’adagios. Puis, dans un crescendo surprenant, il accélère le tempo et voilà que ma chair et mon âme sont entraînées à participer avidement à cette majestueuse composition appassionato. C’est dans une harmonie totale des accords que ce pas de deux aura comme aboutissement final la mort des deux cygnes…  

Comme on dit, le concert fut exécuté avec Brio! N’est-ce pas Brel, qui a dit : « Il faut que le corps exulte!» ?...

 

C’était un sombre soir de fin d’automne, une rencontre fortuite avec les démons qui se cachaient dans mes fortifications intérieures. C’était leur première exploration. J’ai compris là tout le sens du mot duquel on m’avait incitée à me méfier.

 Alors, qui de Dieu ou du Diable a voulu que je fasse une telle rencontre?

  Je me pose encore la question, 4 décennies plus tard…

 


 


 

 

Retour au
Sommaire des textes

 

Retour à
Le Grenier de Bibiane
 


Création graphique: Bibiane Grenier
Photo de Nikita du site http://www.reveries.fr/