Chase

Bruce Carmichael, traduction
 

 C'était évident, la lèvre de Chase tremblait tandis qu'il suivait sa mère le long du trottoir en pente, vers le parking du bureau de l'orthodontiste. Ce serait le pire été de tous ceux que le garçon de onze ans avait connus. Le docteur avait été doux et gentil avec lui, mais le moment était venu de regarder la réalité en face : il devrait porter des appareils pour corriger un mauvais alignement dentaire. Le traitement serait douloureux, il ne pourraient pas manger d'aliments durs ou difficiles à mâcher et il savait d'avance que ses copains se moqueraient de lui. Sur le chemin du retour vers leur petite maison de campagne, la mère et le fils n'échangèrent pas un mot. La ferme ne comptait que dix-sept hectares, mais abritait un chien, deux chats, un lapin et une multitude d'écureuils et d'oiseaux.

La décision de corriger les dents de Chase n'avait pas été facile pour la mère, Cindy. Divorcée depuis cinq ans, elle était seule à pourvoir aux besoins de son jeune fils. Petit à petit, elle avait réussi à épargner les mille cinq cents dollars nécesssaires au traitement orthodontique.

Puis, un après-midi ensoleillé, Chase, la personne qui comptait le plus pour elle, eut un coup de foudre. Lui et sa mère était en visite chez les Raker, de vieux amis de la famille, dans leur ferme située à quatre-vingts kilomètres de là. M. Raker les conduisit vers la grange et c'est là que Chase la vit. Elle gardait la tête haute pendant que le trio approchait. Sa crinière claire et sa queue ondulaient au vent. Elle s'appelait Lady et c'était la plus belle des juments. Elle était sellée et Chase put goûter pour la première fois à l'équitation. Le coup de foudre semblait réciproque.

M. Raker avait dit à Cindy : «Elle est  à vendre, si vous voulez l'acheter. Pour mille cinq cents dollars, vous avez la jument, tous ses papiers, et la remorque pour la transporter.» Les mille cinq cents dollars économisés pouvaient servir à réparer les dents de Chase ou à acheter Lady, mais impossible de faire les deux. Finalement, elle décida que les appareils orthodontiques constituaient le meilleur choix à long terme. C'était un crève-coeur pour la mère comme pour le fils. Toutefois, Cindy promit de conduire Chase à la ferme aussi souvent que possible, pour qu'il puisse voir Lady et la monter.

Chase commença à contrecoeur sa longue série de traitements. Avec un minimum de courage et un seuil de tolérance à la douleur des plus faibles, il se soumit aux empreintes, aux réglages et aux serrages sans fin des extenseurs. Il fit la grève de la parole, pleura et supplia, mais le traitement se poursuivit malgré tout. Cet été-là, seuls les moments où sa mère l'emmena à la ferme pour monter Lady furent heureux. Là, il était libre. Le cavalier et sa monture galopaient dans les grands pâturages et faisaient partie d'un monde qui ne connaissaient ni douleur ni souffrance. Il n'y avait que le rythme régulier des sabots sur l'herbe et le vent sur son visage. Monté sur Lady, Chase devenait John Wayne, «bien haut sur sa monture», ou un brave chevalier d'antan parti libérer la belle damoiselle en détresse, ou toute autre personne que lui suggérait son imagination. Après ces longues équipées, Chase et M. Raker bouchonnaient Lady, nettoyaient sa stalle et lui donnaient à manger, et Chase avait toujours quelques morceaux de sucre pour la jument. Cindy et Mme Raker passaient leur après-midi à préparer des gâteaux et de la citronnade, et à regarder Chase monter sa nouvelle grande amie.

Les adieux de Chase à sa jument duraient aussi longtemps que Cindy le permettait. Il prenait la tête du cheval entre ses mains, caressait son encolure et passait les doigts dans sa crinière. Docile, l'animal semblait comprendre l'affection qu'on lui accordait et attendait patiemment, mordillant de temps à autre la manche du garçon. Chaque fois qu'il quittait la ferme des Raker, Chase craignait que le regard qu'il jetait à la jument ne fût le dernier. Après tout, Lady était à vendre et le marché était propice à l'achat d'une monture de cette qualité.

L'été s'écoula au rythme des serrages des extenseurs dans la bouche de Chase. On lui avait dit que tout cet inconfort en vaudrait la peine puisque cela créerait de la place pour une dent qui viendrait plus tard. Pourtant, il y avait la désagréable accumulation de particules d'aliments qui restaient concées dans l'appareil et la douleur constante des os faciaux étirés. Les  mille cinq cents dollars seraient bientôt épuisés et il ne resterait rien pour acheter la jument qu'il aimait tant. Chase interrogeait sa mère sans cesse, espérant obtenir une réponse qui lui donnerait satisfaction. Pouvaient-ils emprunter l'argent pour acheter la jument ? Grand-père les aiderait-il ? Pourrait-il trouver un petit boulot et économiser sa paie pour l'acheter ? La mère répondait de son mieux. Puis lorsque tout avait échoué, elle s'éloignait doucement pour pleurer elle aussi, triste de ne pas pouvoir combler tous les besoins de son unique fils.

L'école recommença par un matin frisquet de septembre, et l'autobus jaune roula de nouveau sur l'allée menant à la maison de Chase. Les écoliers se relayaient pour raconter tout ce qu'ils avaient fait pendant les vacances d'été. Lorsque ce fut son tour, Chase parla de tout, sauf de sa jument au pelage fauve appelé Lady. Le dernier chapitre de l'histoire n'était pas encore écrit et il en redoutait la fin. Il avait gagné la bataille sur les appareils qui garnissaient sa bouche : ceux-ci avaient cédé la place à des crochets moins encombrants.

Chase attendait avec beaucoup d'impatience le troisième samedi du mois. Sa mère lui avait promis de l'emmener chez les Raker pour monter Lady. le jour prévu, Chase se leva tôt. Il nourrit ses lapins, ses chiens et ses chats, et trouva même le temps de ratisser les feuilles de la cour. Avant de quitter la maison, il remplit ses poches de carrés de sucre à l'intention  de la jument à la crinière dorée qui, il le savait, serait là à l'attendre. Pour Chase, il fallut une éternité pour que sa mère quittât la route principale pour s'engager dans l'allée menant à la ferme des Raker. Avec anxiété, Chase regarda aux alentours, tentant d'apercevoir la jument qu'il aimait tant. Tout en s'approchant de la ferme et de la grange il cherchait, mais Lady n'était nulle part en vue. Son pouls s'accélera dans l'espoir de repérer la remorque du cheval. Aucune trace; le cheval et la remorque avaient disparu. Son pire cauchemar était devenu réalité. Quelqu'un avait sûrement acheté la jument et il ne la reverrait jamais.
Chase ressentit un vide dans son estomac, un vide qu'il n'avait jamais ressenti auparavant. La mère et le fils sortirent de l'auto et coururent à la porte de la maison. Personne ne répondit. Seule la grosse chienne Daisy, était là, remuant la queue en signe de bienvenue. Alors que sa mère le regardait avec tristesse, Chase se précipita vers la grange où était gardé la jument. Sa stalle était vide; la selle et la couverture avaient aussi disparu. Le visage baigné de larmes, Chase revint à la voiture et s'assit. «Je n'ai même pas pu lui dire adieu, maman», gémit-il.

Sur le chemin du retour, Cindy et Chase restèrent silencieux, absorbés dans leurs pensées. La blessure causée par la perte de son amie serait longue à guérir. Chase espérait seulement que la jument trouverait un bon foyer où quelqu'un l'aimerait et prendrait soin d'elle. Ses prières l'accompagneraient et il n'oublierait jamais les moments de liberté qu'ils avaient connus ensemble. Chase avait la tête baissée et les yeux fermés lorsque Cindy s'engagea dans l'allée menant à la maison. Il ne vit pas la remorqe rouge  et brillante près de la grange, ni M. Raker  debout près de sa camionnette bleue. Lorque Chase regarda enfin devant lui, l'automobile était arrêtée et M. Raker ouvrait la portière. «Comment d'argent as-tu économisé, Chase ?» demanda-t-il.
Cela ne pouvait pas être vrai. Chase se frotta les yeux avec incrédulité. «Dix-sept dollars», répondit-il d'une voix hésitante.
«C'est exactement ce que je voulais pour cette jument et sa remorque», dit M. Baker en souriant. La transaction qui suivit battit tous les records de vitesse. En quelques instants, le nouveau propriétaire se hissait sur la selle avec fierté, à califourchon sur sa jument bien-aimée. Le cavalier et sa monture disparurent rapidement derrière la grange, chevauchant vers les pâturages qui s'étendaient au loin.

M. Raker n'expliqua jamais son geste, si ce n'est pour dire qu'il ne s'était pas senti aussi bien depuis des années.

 


 

 

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Le Grenier de Bibiane
 


Sources : Bouillon de poulet pour l'âme, Ed : Michel Lafon. 1997
Création graphique: Bibiane Grenier
Photo prise sur le Net