"Un mot gentil, un geste délicat
n'exigent qu'un petit effort
et font toujours un très grand bien."
La pluie printanière battait ma fenêtre et ne
faisait qu'aggraver l'état dépressif dans lequel une
longue convalescence m'avait plongée. Les cartes de
souhaits de prompt rétablissement avaient cessé
d'arriver et, de toutes les fleurs que j'avais
reçues, il ne me restait qu'un chrysanthème offert
par mes collègues professeurs. J'en arrachai
distraitement les fleurs fanées, puis je feuilletai
une revue. Je pris un tricot mais le déposai
aussitôt. Ça ne servait à rien. Je me sentais
inutile et oubliée dans un monde qui fonctionnait
très bien sans moi.
Puis le facteur arriva. Comme
d'habitude, il apportait une quantité de paperasses
et quelques factures. Mais il y avait aussi une
enveloppe blanche dans laquelle j'ai trouvé cette
petite note, visiblement rédigée à toute vitesse:
"Ma chère Jane, Ma première classe commence dans
un instant, mais je tiens à vous écrire ces
quelques mots avant l'arrivée de mes élèves.
Votre sourire et votre salut matinal me manquent
aujourd'hui, comme d'ailleurs tous les jours
depuis que vous êtes malade. J'espère que vous
serez bientôt de retour parmi nous. Si ce petit
mot vous étonne, dites-vous que c'est parce que
je pense à vous et que je tiens à ce que vous le
sachiez.
Et si je ne vous le dis pas, comment le
devinerez-vous?"
La signature était celle d'une
collègue que je connaissais vaguement et que je
croisais tous les matins en allant à l'école. Je
n'avais pas pensé à elle depuis le début de ma
maladie, et cependant elle s'était souvenue de moi
et s'était donné la peine de m'envoyer ce mot bien
simple.
Brusquement, le sentiment de
désespoir qui m'habitait s'évanouit. Je manquais à
quelqu'un. Après tout, ma présence sur terre servait
à quelque chose. Je relus le message réconfortant,
m'attardant à la dernière phrase:
"Si je ne vous le dis pas, comment le
devinerez-vous ?"
Je n'aurais, bien sûr, pas deviné. Qui peut
savoir ce qui se passe dans le coeur et la tête des
autres, à moins d'un message, d'un geste !
Dans notre monde complexe et
déshumanisé, trop nombreux sont ceux qui hésitent à
exprimer leur amour, leur admiration, leur
approbation. Et pourtant ces paroles pourraient
apporter un peu de bonheur à une personne
malheureuse ou l'aider à surmonter son désespoir.
Une de mes amies écrivit un beau jour à la
bibliothécaire qui avait travaillé longtemps à la
bibliothèque publique qu'elle fréquentait durant son
enfance. Elle tenait à la remercier d'avoir su
cultiver chez elle l'amour des bons livres. La
bibliothécaire lui téléphona pour lui dire à quel
point elle était touchée:
"De tous les enfants qui ont fréquenté la
bibliothèque, vous êtes la seule à m'avoir écrit."
Ce geste n'avait demandé à mon amie que quelques
minutes et un timbre-poste, mais la bibliothécaire
s'en réjouira longtemps.
S'agit-il d'un cas exceptionnel?
Pas vraiment. Nous pourrions nous souvenir de
quelqu'un qui a su embellir notre vie et nous ouvrir
de nouveaux horizons. C'était peut-être un copain
qui partageait notre amour de la nature ou une amie
qui, par sa confiance inébranlable, nous a aidé à
surmonter découragement et doute de soi pour
parvenir au succès. Et pourtant, au-delà du simple
merci, qui de nous s'est interrogé sérieusement sur
la valeur du don reçu pour ensuite exprimer une
gratitude sincère et sentie?
Nous ne devrions pas réserver nos
remerciements aux grandes occasions. Dernièrement, à
la caisse du supermarché, j'ai vu le monsieur devant
moi sourire à la caissière, visiblement épuisée, et
la féliciter de son habileté à emballer ses achats.
Surprise par ces compliments, la caissière sourit à
son tour; son visage s'illumina et les traces de
fatigue s'estompèrent. Elle remercia le client et
reprit son travail, la mine réjouie.
Il est évident qu'on ne peut pas
toujours faire des éloges et qu'il y a parfois lieu
de critiquer. Mais si nous nous contentons de
critiquer, nous n'en tirons aucun avantage durable.
Chaque jour, nous pouvons construire, démolir ou
rester indifférents. Nous pouvons choisir de parler
ou de nous taire. Notre décision peut n'avoir aucune
répercussion sur qui que ce soit. Mais elle risque
aussi d'en avoir.
Il y a quelques années, je
travaillais avec une jeune enseignante stagiaire.
Après plus de trois mois dans une classe
particulièrement difficile, elle se vit confier,
pour une semaine, une classe dans un centre de plein
air. Voulant se spécialiser dans ce genre
d'enseignement, elle accepta avec enthousiasme et ne
ménagea aucun effort pour préparer des activités par
lesquelles elle espérait communiquer à ces enfants
de la ville son amour de la nature. Mais il plut
quatre jours sur cinq et les enfants pataugèrent
dans la boue durant des heures. Le dépaysement et le
mauvais temps les rendaient maussades et grincheux.
Lorsque le moment de repartir arriva enfin, la jeune
femme vint vers moi, les larmes aux yeux:
"Je n'en étais pas tout à fait sûre, me dit-elle,
mais maintenant je le sais. Je ne suis pas faite
pour ce genre de travail. J'abandonne."
Nous nous dirigeâmes en silence
vers l'autobus dans lequel les enfants commençaient
déjà à s'engouffrer. Pendant que ses camarades se
disputaient les meilleures places, une grande fille
brune s'attardait auprès de nous. Au bout d'un
moment, elle se décida à dire à la jeune stagiaire:
"Je voudrais vous remercier pour cette semaine
et pour les choses que vous nous avez apprises.
Vous savez, je n'avais jamais écouté le vent
dans les arbres. C'est très agréable et je ne
l'oublierai pas. J'ai écrit un poème pour vous."
Elle lui tendit un bout de papier
et courut rejoindre les autres.
Après avoir lu les quatre lignes
écrites au crayon, la jeune femme eut de nouveau les
larmes aux yeux, mais cette fois elle pleurait de
joie. Quant à moi, j'étais très reconnaissante
envers cette fillette qui avait eu la délicatesse
d'exprimer sa gratitude. Sans son geste, de nombreux
enfants auraient été privés de l'affection d'une
excellente enseignante.
Je m'aperçois soudain que je
tiens encore en main le petit mot qui a déclenché
cette réflexion. Comment pourrais-je jamais
manifester assez de gratitude pour toute la force
qu'il m'a insufflée?
Tout à coup, j'ai une idée. Je
prends les clefs de l'auto. A quelques kilomètres de
chez moi, une vieille fermière a déblayé un terrain
vague et y a planté des fleurs. La vue de celles-ci
me réjouit chaque fois que je passe par là et me
remonte le moral. Cette femme sera sûrement heureuse
de savoir combien j'admire ses plates-bandes.
Mais...
si je ne le lui dis pas, comment le
devinerait-elle ?
Sources:
Sélection du Reader's Digest, décembre 1987.