Riki, le héron

Conte de Louis Laplante

Santa


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Il était une fois, la nuit de Noël. Cette nuit magique, plus harmonieuse que les autres, où Jésus est né, où St-Nicolas revêt son grand manteau bleu et piqué d'étoiles et où le gros bonhomme de Noël, celui que l'on appelle le Père Noël, puisque nous sommes tous des enfants à Noël et qu'il nous faut un père, fait sa ronde en traîneau-volant tiré par des rennes de magie et distribue surprises et cadeaux aux petits d'hommes qui ont été sages.

Cette nuit là était vraiment sublime. Les étoiles dans l'air froid mais transparent du grand nord, scintillaient comme des gouttelettes d'argent fondu. Des petits nuages ronds et furtifs s'échappaient des naseaux frémissant des rennes en course et du bon gros nez du Père Noël. Sa mission était déjà en marche. Des milliers de maisons avaient été déjà visitées, des milliers de présents étaient en place sous les sapins décorés et joyeux de tous les salons où le bonhomme avait posé les pieds. Ils attendaient l'heure du réveil sous leur emballage de rêve. L'équipage arrivait sur les bords du grand fleuve du Nord de l'Amérique à gauche des grandes plaines de l'ouest. L'attelage allait bon train et le Père Noël devançait son horaire de la nuit de Noël. Les clochettes tintaient gaiement, les sabots des animaux luisaient dans le rayon de lune qui suivait le traîneau. Sous lui se déroulait maintenant le long ruban blanc du grand fleuve. Vers l'est, il s'élargissait pour former l'estuaire puis le golfe. De chaque côté, tout au long du cours d'eau, s'allumait un chapelet de petites lumières, des villages où patientaient les enfants en s'efforçant de ne pas s'endormir.

Soudain, après le dépassement de l'étranglement du fleuve devant Québec, à l'endroit où ce dernier se joint au St-Maurice pour s'appeler Les Trois-Rivières, le Père Noël perçut un gros sanglot qui venait d'en bas et qui vint ternir son plaisir de promenade céleste.

Qui pouvait bien pleurer la veille de Noël? Il tira la longe de droite. Le renne de tête obéit et l'équipage amorça un long virage vers la droite et vers le bas, pour se placer en position d'atterrissage sur le chemin du fleuve.

Les patins du traîneau crissent sur la neige, les rennes prennent pied sur le sol et ralentissent doucement leur course. Ils ont l'habitude d'atterrir en douceur sur le toit des maisons et évitent de secouer le vieux bonhomme. Secrètement, ils veillent sur sa santé. La fée des étoiles, la bonne fée des rennes, leur a fait remarquer que le Père Noël, d'année en année, se fait plus vieux. Donc, attention! Ménageons-le!

L'équipage se dirigea lentement dans la direction du gros chagrin qui l'avait fait descendre vers la terre. Quel ne fut pas la surprise du vieil homme d'apercevoir sur la rive glacée, un grand héron bleu. Mais un petit grand héron bleu. Il devait bien avoir, au jugé, quatre mois et demi, cinq mois. Il n'avait pas encore le coloris de l'adulte et ses plumes n'étaient pas encore à leur pleine longueur. Mais l'envergure des ailes qu'il étendait lamentablement, et le grand bec dirigé vers le bas, le trahissaient. C'était bien un grand héron. «Hé garçon» s'écria le Père Noël, «que fais-tu là à ce temps-ci, la veille de Noël? Assez le chagrin, ne pleure plus, je m'appelle Père Noël et les enfants ne doivent pas être tristes à la Noël. Quel est ton nom mon enfant?»

«Je m'appelle Riki, Père Noël, et je suis si triste, si seul. Je gèle des pattes sur cette glace et le bout de mon bec est tout froid. je suis né à l'automne et je ne sais pas encore me servir de mes ailes, je ne sais pas voler. Papa et maman ont dû retourner à notre résidence du sud. Et même si j'avais appris à voler, je ne sais pas où est ma demeure du sud, puisque je n'y suis jamais allé.» Et tout ce discours était entrecoupé de grands sanglots et de pleurs réprimés dans la gorge qu'il avait fort longue comme tous les grands hérons bleus. Il hoquetait misérablement des épaules et le bout de ses grandes ailes tremblaient sans majesté, insignifiantes et inutiles dans ce décembre si froid. Les rennes l'entourèrent lentement pour le protéger de la bise qui coulait sournoisement le long du grand fleuve. Le premier renne de l'attelage, celui que l'on appelle Rudolph, Rudolph le petit renne au nez rouge, plaça son nez sous l'aile du petit grand oiseau pour le calmer et le rassurer. Il murmura, sans que le maître ne l'entende, «ne pleure plus, le Père Noël est ici et il aime tous les petits enfants. Ne pleure plus, je t'en prie, tu m'attristes.» Le Père Noël qui a l'oreille fine, fut très fier de l'attitude de son renne de tête. Il approuva: «oui consoles-toi. Tiens que dirais-tu de mon idée? Tu sautes dans mon traîneau et tu m'accompagnes cette nuit pour ma tournée de distribution de cadeaux. J'étais en direction plein-sud et je te parie que nous pouvons retrouver ta maison, ton papa et ta maman. Allez, hop, viens, assieds-toi sur le banc tout près de moi et couvre-toi bien avec la grosse couverture de laine rouge qui est à mes pieds.»

Riki ne se le fit pas dire deux fois. Il eut un grand coup d'ailes maladroit et se tassa en douceur près du bonhomme. Et vite il s'emmitoufla dans la chaude laine. «Allez mes fils, en route cria-t-il aux bêtes de l'attelage. Courez vite et voler droit, nous avons du travail à faire. Rudolph, allez plein sud. Et toi Riki, accroche-toi bien. Nous partons.

Le traîneau glissa un temps sur la neige du fleuve gelé puis, lentement, s'éleva dans le rayon de la lune de Noël. Personne ne vit le spectacle, tout était silencieux, vaste et tranquille: le ciel bleu profond, les étoiles, lucioles d'argent scintillant, et le grand fleuve gris qui coulait sous les patins. Les naseaux des rennes luisaient échauffés de longues fumerolles qui se terminaient par des petits ballons d'haleine cristalline et vaporeuse. Et dans le traîneau, le petit grand héron bleu, dans la livrée toute grise de bébé héron bleu, sous sa capeline rouge, tremblait d'une grande exultation joyeuse et impatiente: il allait revoir sa maman.

Nos amis voguèrent allégrement en direction du sud, en longeant d'abord le St-Laurent jusqu'à la péninsule de Gaspé, puis virèrent plein-sud. Sous eux, se déroulait un paysage de forêts vertes et de petites montagnes rondes. Sur la gauche, luisait le sombre Atlantique qui ourlait le rivage d'une écume blanche. malgré leur hâte, le Père Noël devait visiter chaque maison où demeurait un enfant. Mais graduellement, à chaque descente, le traîneau s'allégeait avec la distribution des jouets, de sorte qu'il voyageait plus rapidement. La température graduellement se réchauffa, et il fit vraiment chaud sous leurs épais vêtements du nord. Le paysage changeait progressivement. Lorsque l'on regarde une carte des États-Unis, nous sommes frappés par le nombre de lignes droites et noires qui quadrillent la carte. Dans les faits, du haut du ciel il n'y a pas de ces lignes frontières d'état, mais une douce évolution des arbres parallèle avec le réchauffement de l'air. Les marécages apparaissent, les grand arbres d'où pendent de longues perruques de mousses. Puis soudain, en traversant d'est en ouest la longue péninsule de la Floride, le traîneau déboucha plein devant, sur le Golfe du Mexique. Sur les berges bleues, des oiseaux, des grands, des colorés, des bruyants. Au loin, le petit héron fixa une forme familière. Deux grands oiseaux bleus, aux longues plumes flottantes de la force postérieure des ailes larges déployées, un cou replié sur l'épaule, des longues pattes aux doigts étalés, c'était bien la forme du héron adulte en plein vol. Les oiseaux s'approchèrent du traîneau. On ne pouvait plus douter, c'était bien des hérons. Puis , soudain, dans l'esprit de Riki l'évidence se fit. Il entendit le son que fait le héron, un honc-honc qui ressemble au bruit de l'outarde, la bernache ou la grande oie du Canada, un honc plus grave: le cri du héron en vol. Mais c'était la voix de maman. «Maman, maman, c'est moi Riki!» Un des oiseaux s'approcha de l'équipage et vola de concert avec le Père Noël. «Mais c'est toi Riki? Viens vite, descends, suivez-moi Père Noël, venez à la maison.»

Le renne de tête ne résista pas au changement de cap et obéit à l'ordre de ralentir et de suivre la maman aux grandes ailes bleues. À peine cinq enjambées de vent, et l'équipage s'arrêta tout à côté du faîte d'un grand arbre. Au sommet, un vaste amas de branches, de brindilles, de mousse. les hérons, malgré leur poids, nichent dans les arbres et leurs demeures sont d'immenses structures qui résistent, malgré leur apparence rudimentaire, aux vents les plus violents. Le Père Noël descendit du véhicule et prit l'aile du petit Riki. L'équipage et le Père Noël pouvaient marcher à côté de la cime des arbres, mais non un petit héron bleu encore gris de jeunesse aux ailes malhabiles. Le bébé posa pied sur le seuil du nid. «Comme il est beau mon chez-moi du sud! où est ma chambre?» «Ici» fit la maman enchantée de l'allure des retrouvailles. «Comme le duvet est doux et chaud. Viens que je t'embrasse maman.»

Le bonhomme reprit sa route. Et c'est ainsi qu'un tout petit héron, grâce à la bonté du ciel, retrouva son papa et sa maman pour devenir, lui aussi, un grand héron bleu et continuer de marcher, la saison venue, sur les bords de nos fleuves et rivières, sentinelle distinguée du nord de l'Amérique.

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