Flanelle et Cotono
Louis Laplante
(
vous amène au lexique.)
Il était une fois,
deux petits ratons. Mais ils n'étaient
pas de simples petits rats. Ils étaient
issus de l'union d'une mère domestiquée
et d'un père sauvage. Leur mère était
de la race des rats Long-Evans
, les rats de laboratoire les plus intelligents,
dit-on. Leur père était un rat gris, presque
noir qui habitait les égoûts de l'édifice où
leur mère était en cage, prisonnière d'un laboratoire
de recherche.
Un jour, la rate s'échappa
de sa cage et fut accueillie par la famille de celui qui allait
devenir son époux. Grâce à son intelligence
et grâce à l'aide de sa belle-famille, elle parvint
à survivre de la domesticité et eut même deux petits
enfants: Flanelle et Cotono. Les deux petits étaient vraiment
des hybrides
. Ils avaient la queue et les quatre
membres blancs, le visage blanc et tout le reste du corps gris acier
comme leur père. Outre la couleur blanche, ils avaient
aussi la curiosité, la mémoire et l'intelligence aigue
de leur mère.
Flanelle et Cotono, comme
tous les enfants, avaient un objet fétiche
, une pièce d'étoffe à
laquelle ils tenaient plus que tout, leur doudou
. Celle de Flanelle était une
couverture de laine multicolore qui la tenait bien au chaud la nuit
et l'accompagnait partout le jour. Cotono était quant
à lui, épris d'un drap de coton frais, lisse et blanc.
Comme sa soeur, il traînait toujours et partout son petit drap
de coton. Les deux jumeaux grandissaient mais ne se résignaient
pas à abandonner leurs morceaux d'étoffe. Rien
n'y faisait, ni les éclats de voix de leur mère, ni les grognements
maussades de leur père.
Il vint un jour où
les deux enfants durent se rendre à l'école maternelle
des rats. «Vous devez laisser vos étoffes à
la maison les enfants, dit leur mère.» «Vous ne
pouvez les apporter à l'école, renchérit leur
père» Même leur voisine, Mme Grignotte ne
put s'empêcher de leur dire un beau matin de fin de vacances:
«Alors les enfants, vous allez à l'école la semaine
prochaine? Vous ne pourrez jamais y apporter vos doudous.»
Flanelle et Cotono s'entêtaient
et ne voulaient pas abandonner leurs étoffes qui les suivaient
partout depuis tant d'années.
«Papa et maman, nous
apporterons nos doudous à l'école. Elles sont
avec nous depuis si longtemps. Regardez, il y a sur elles les
traces de tous les bons repas que nous avons pris avec vous: chocolat,
caramel, confiture, crême glacée, beurre d'arachide.»
«Justement fit leur
maman, je dois au moins les laver. Alors donnez-les moi
pour que je les passe à la lessive.»
Pendant que les deux doudous
étaient au lavage, maman réfléchit. Comment pouvait-elle
permettre aux enfants d'apporter leurs doudous à l'école sans
que ceux-ci ne soient la risée
de leur classe. Elle eut un éclair
de perspicacité. Alors que les enfants jouaient au
dehors, elles sortit les aiguilles et les ciseaux. Les morceaux
d'étoffe volaient ici et là. Les aiguilles piquaient,
les ciseaux cisaillaient
. Lorsque les enfants rentrèrent
pour le souper, leur mère leur dit: «Voilà
les enfants, vous pourrez apporter vos doudous à l'école.»
«Comme c'est beau,
s'écrièrent les enfants! Oh merci, maman.»
Flanelle revêtit
sa doudou convertie en belle veste de couleur et Cotono s'empara d'une
haute pile de mouchoirs faits exprès pour un écolier.
Et c'est ainsi qu'une
maman rate de la grande lignée des Long-Evans fit le bonheur
de deux ratons à demi-sauvages.
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