Il était une fois, eh oui, toutes les histoires, toutes les
belles histoires, commencent par «il était une fois».
Il
était une poule grise, vieille et sage. Ce n'était
pas cette poulette grise qui a pondu dans la remise comme le dit cette chanson
comptine un peu routinière. Non, c'était une poule grise
seulement. Elle habitait un grand poulailler clair sis au bord d'une étable.
Un poulailler bien propre, bien aéré où chaque poule
avait son petit logis où pondre ses oeufs. Elle était
l'unique poule grise de son édifice. Les autres étaient
grosses et blanches, toutes blanches d'arrogance et de suffisance.
Elles se pavanaient dans leurs chaudes pelisses de plumes éclatantes,
la tête haute, le cou droit vers l'avant, la démarche raide,
fières, mais d'une fierté imprudente. Seule la poule
grise était attentive à tout ce qui se déroulait sur
la ferme. Elle s'était liée d'amitié avec le chien
qui l'aimait bien, car au contraire du reste du peuple des poules, elle était
prudente et réservée.
Elle
était savante cette vieille poule grise, car elle regardait, écoutait
tout. Elle était à l'affût de toutes les nouvelles,
connaissait même le nom des enfants du fermier. Seule de tout
le poulailler, elle savait faire la différence entre un chien inoffensif
et un renard qui vous dévisage et évalue votre poids et
la tendreté de votre falle. Elle se hissait toujours la première
au plus haut du perchoir pour y dormir toute la nuit, la tête sous
l'aile mais l'oreille aux aguets du moindre bruit. Pour cela, elle
passait pour peureuse et un peu folle de crier toujours «au renard»
que personne n'avait jamais vu. Et de plus, avez-vous vu ses oeufs?
Brun-jaune, presque sales. Alors qu'un bel oeuf, tout le monde sait
cela, se doit d'être d'une blancheur douce, ovoïde, immaculée,
pour se cacher dans une belle couche d'épaisses plumes blanches.
Et
la vie continuait, un peu triste pour la vieille poule grise amie d'un
chien de fermier, au milieu des moqueries de ses compagnes folles de leur
ironique orgueil. Un beau lundi matin d'avril, alors que s'éveillait
la ferme, s'ébrouait le cheval et meuglait la vache, immédiatement
après le cocorico sonore de Chanteclerc, le maître de la basse-cour,
la poule grise vit un éclair roux s'évanouir derrière
la laiterie qui jouxtait le poulailler. Une petite alerte s'alluma
dans sa tête de poule savante: c'est le renard, c'est le renard.
Elle en parla à chacune des dames blanches, avisa son mari le coq
et confia sa crainte au chien, son ami. Il fut le seul à l'entendre.
Il la rassura et lui promit de monter la garde, surtout en début
de journée où la ferme est toute entière à l'excitation
du réveil. L'ennemi peut en profiter et se payer un repas de
bonne poule grasse.
L'incident
fut oublié et la basse-cour faisait gorge-chaude des craintes impossibles
de sa doyenne grise. On allait même jusqu'à dire qu'elle
était un peu dérangée du cerveau. Or, comme
les poules n'ont pas de nature un cerveau très gros, l'insulte
était réelle, le mépris profond. Quelque temps
plus tard, une belle jeune poule blanche poussa la curiosité pour
picorer des graines autour du tas de fumier. Le renard la guettait.
Elle fit le tour du monticule pour disparaître de la vue du chien
de garde et du reste de la basse-cour. Le tout se passe en un clin
d'oeil. En un instant, notre goupil fut sur la pauvre bête.
Il la mordit cruellement à l'épaule juste au-dessus de l'aile
et la coucha par terre. Une seconde plus tard, il lui coupa le cou
d'un coup de dents bien aiguisées. Puis, il s'empara de la
dépouille pantelante et s'enfuit en longues et rapides enjambées.
On remarqua le drame au petit nuage de plumes blanches qui s'élevait
derrière le tas de fumier. La basse-cour en émoi se
réfugia sur son perchoir dans le poulailler. «Que doit-on
faire? Que doit-on faire? caquetait chacune.» «Restons
calmes répliqua la vieille poule grise, nous sommes en sécurité
ici. Grâce à Dieu, il n'y a qu'une seule d'entre vous
qui a payé de sa vie son imprudence. Croyez-moi, maître
Renard est un fin finaud. Alors prudence, regardez, écoutez et
ne vous éloignez pas du portail de votre demeure. Surtout restez
en groupe, vous serez moins vulnérables.»
Et
soudain la gente volatile admira la sagesse de leur bonne doyenne.
Faut-il
perdre la vie pour écouter les conseils avisés des personnes
d'expérience? La connaissance, l'expérience d'une
doyenne peut protéger la jeunesse qui ne connait pas encore toutes
les embûches de la vie.
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Texte de
Louis Laplante
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