Merci Maman !
Lorsque je pense à Maman, je la vois
dans un immense champ de blé où elle danse en chantant toutes les
vieilles chansons qu’elle aimait tant. Laissez-moi vous raconter
sa dernière visite chez-moi et le cadeau qu’elle m’a offert
pour mon 57ième anniversaire de naissance.
À la dernière visite de maman chez-moi, nous avons fait un peu de
rangement dans un de mes garde-robes où il existe un fouillis
parfait. C’est un endroit où je dépose toutes sortes de choses
« au cas où »…. Quand maman venait me visiter, elle aimait bien
fouiller dans cette fameuse penderie; on aurait dit qu’elle
s’attendait toujours à y trouver quelques beaux trésors.
Ce jour-là, elle fit la découverte de mes blés que j’avais déposés
sans trop de soin dans le haut du garde-robe. Lorsque maman a vu la
manière dont j’avais déposé mes blés, elle m’a un peu disputée
: « T’aurais dû les attacher ensemble; car, comme ça, ils
auraient pu se casser! »
Après m’avoir servi son petit sermon tout en douceur, elle a
ramassé des bouts de ruban qui étaient là, pêle-mêle, les a démêlés
et elle s’en est servi pour faire une belle gerbe de blés.
Pendant ce temps, elle essayait de chanter « La chanson des blés
d’or » mais depuis quelque temps sa voix ne lui obéissait plus.
C’est le cœur bien gros que j’ai fredonné la mélodie. Maman
m’a dit :« Chante, toi. Je vais te dire les mots. »
Je n’arrivais pas à m’expliquer le désarroi qui
m’envahissait de plus en plus. Mais, aujourd’hui, je le sais.
Une petite voix intérieure cherchait à me faire savoir que
c’était la dernière fois que j’allais à la chasse aux trésors
avec maman dans mon fouillis de garde-robe. Je me sentais si près
de maman: on aurait dit que nous n’étions qu’une seule et même
personne. C’était un moment de grâce!
Après le ménage dudit garde-robe, nous avons passé le reste de
l’après-midi à placoter de choses et d’autres, tout en
transplantant des géraniums et des fuchsias afin que je puisse, à
l’été, embellir mon balcon de ces fleurs.
Quand maman fut sur le point de partir, elle m’a demandé de lui
remettre la robe qu’elle laissait chez-moi pour se mettre à
l’aise « dans ses vieilles slounes » comme elle disait, et a
ajouté : « Je vais apporter ma robe; il faudrait que je la lave.
» Je lui ai répondu : « Ben voyons, maman; je vais le faire. »
Elle m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit :« Cette
fois, c’est moi qui faut qui le fasse! » Sans que l’on se dise
un mot de plus, je crois que nous avons compris, toutes les deux, le
message que ce silence contenait.
Quelques semaines plus tard, maman se retrouvait à l’hôpital.
Son cœur voulait flancher. Il ne lui restait plus qu’à laisser
cette femme remplie d’amour, s’envoler vers un endroit où elle
pourrait chanter et se fondre complètement dans l’immensité de
l’Amour.
C’est tout en douceur que maman laissa ce corps qui lui avait
permis de me faire connaître toutes les belles chansons de l’abbé
Gadbois. J’étais complètement désarmée, je ne savais pas trop
comment lui apporter un peu de réconfort. Je me suis donc mise à
lui chanter: « C’est la poulette grise qui a pondu dans l’église,
elle a pondu un gros coco pour maman qui va faire dodo etc…. »
comme elle le faisait pour m’endormir lorsque j’étais petite…
Pendant que je chantais, son âme est venue rejoindre la mienne, sa
figure est devenue d’une beauté indescriptible ! C’était
extraordinaire, merveilleux ! J’avais l’impression d’être
dans son ventre.
Je l’entendais chanter « La chanson des blés d’or » comme à
sa dernière visite mais, cette fois, c’est elle qui chantait et
moi je répétais les mots. Je me suis couchée à ses côtés;
j’ai appuyé ma tête contre la sienne; je ne savais plus si c’était
moi ou elle qui mourait. Tout à coup, quoiqu’en plein jour,
il a fait très noir, et soudainement j’ai vu comme une lune ou
peut-être un soleil, je ne sais pas, et maman chantait à mon fils
décédé depuis plusieurs années la chanson « …Tout doucement !
»
Je sentais que son départ était très proche… je me suis mise à
pleurer et j’ai demandé à maman : « Maman, amenez-moi avec
vous. » Elle m’a répondu : « Chut!… je ne peux pas, mon tout-
petit. » Instantanément, j’ai compris qu’il fallait que je
reste et qu’elle ne me laissait pas tout à fait ! C’était
simplement son corps devenu impuissant qui lui redonnait sa liberté.
J’ai senti la main de maman serrer mon bras très très fort et
une voix me fit tressaillir. C’était l’infirmière qui nous
disait, à mes deux sœurs et à moi:
« C’est fini ! » De toute mon âme, moi, j’ai pensé: Mais
non, c’est pas fini ! Au contraire, elle a recommencé à chanter.
Tout en séchant mes larmes, j’ai approché la chaise berçante de
maman, tout près du lit, et en me berçant, j’ai chanté, je ne
sais combien de fois, la dernière phrase de la chanson «
…Tout doucement». Et, c’est ainsi qu’on entre dans la vie
tout doucement, tout doucement. Était-ce un message de maman ?…
MERCI, MAMAN !
Jacqueline Dubois
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