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En
soulevant quelque peu le voile du passé, je ne peux sans
émotion revivre dans mon âme, ô ma ville natale ! les
années délicieuses vécues dans ton joli coin rempli de
verdure, de fleurs et d'oiseaux, et qu'on ne pouvait
avec plus de justesse surnommer:
"La
Reine de la Mauricie"
Oui, ma chère ville, je n'ai garde d'oublier tes belles
montagnes où, durant les vacances, je passais des heures
exquises à savourer les délicieux petits fruits :
bleuets, mûres et framboises si abondants dans les
parages. Que de fois, j'ai remercié le ciel de m'avoir
fait naître en ce lieu de prédilection, où je pouvais
méditer à loisir sur les merveilles que le divin Maître
semait à profusion dans mon patelin !
Je suis née à l'hôpital de La Tuque, le 26 juillet 1921.
Dans ces années-là, c'était du luxe pour une maman
d'accoucher à cet endroit, mais papa avait dit à maman:
"C'est ton premier bébé, tu y seras bien entourée de
soins". Et voilà, que les premières personnes que j'ai
entrevues lors de ma naissance, c'étaient les Soeurs
Grises qui ont conseillé à maman de me donner les
prénoms de "Marie-Anna", car c'était la fête de la bonne
Sainte Anne, ce jour-là. Mon parrain, Charles Gauthier,
frère de mon père, m'a dit souvent que celui, qui
m'avait conduite de l'hôpital à l'église mère (St-Zéphirin)
pour mon baptême, n'était autre que le frère de Félix
Leclerc. En ce temps-là, il n'y avait pas d'automobiles
sinon des voitures de luxe pour les grandes
circonstances et d'autres pour le transport du bois. Ça
commençait bien mon affaire ! Sept soeurs et trois
frères sont venus après moi, "comme un bon arbre qui
donne son fruit tous les ans".
Issue d'une famille profondément chrétienne, très jeune,
on m'a appris le chemin de l'église. Que de colloques
avec Jésus-Hostie, en ce beau temple tout neuf encore.
De la rue Desbiens, je partais chaque matin, pour
revenir plus forte et joyeuse. Avec Jésus dans mon coeur,
que pouvais-je désirer de plus ? Le dimanche,
j'assistais souvent à la grand-messe. Je me plaçais non
loin de la chaire, mais pas trop près, car celle-ci ne
me semblait pas bien solide et comme Monsieur le Curé
Corbeil n'était pas très souple - avec ses 300 livres -,
dans ma tête enfantine en imaginant le pire, je
redoutais toujours une tragédie !...
1927
- Ensuite, c'était le chemin de la science :
premièrement la petite école Desbiens, ensuite l'école
centrale. Cette dernière était située juste au
sous-bassement de la première église. Les bonnes Soeurs
de l'Assomption de la Sainte-Vierge y donnaient
l'enseignement. J'admirais ces ferventes religieuses qui
se dévouaient sans compter pour embellir notre âme et
meubler notre intelligence. Si l'étoile de l'idéal n'a
jamais cessé de briller à mes yeux, n'est-ce pas grâce à
ces excellentes éducatrices ? Aussi, je suis
particulièrement heureuse de leur dire aujourd'hui toute
ma reconnaissance. La petite élève de 1927-36 n'a pas
trop mal tourné ! Modestement vêtue du costume blanc des
Petites Soeurs de la Sainte-Famille, depuis près de 65
ans, je travaille à mon tour dans la vigne du Seigneur.
Que de personnes charitables sont passées encore sur ma
route ! Quant à les signaler, la liste serait trop
longue, l'espace trop restreint et je m'en voudrais d'en
oublier une seule !
1933
- Je me rappelle avec bonheur cet heureux temps où je
marchais au catéchisme- c'était l'expression du temps -
nous étions environ cinquante petites filles à écouter
les instructions de Monsieur l'abbé Louis-Charles Côté.
Si l'une ou l'autre hésitait à répondre à ses questions,
invariablement, il me désignait en me disant de parler
aussi fort que je le pouvais. Quoique timide, je
m'égosillais, heureuse de bien savoir mon catéchisme.
J'ai été bien récompensée. Une semaine avant ma
communion solennelle, ce bon prêtre me fait demander et
m'a envoyée chez une dame riche de la paroisse. Celle-ci
m'a habillée comme une petite reine. Je n'ai jamais
oublié ce prêtre si sympatique et cette grande
bienfaitrice.
Quand arrivait le temps des vacances, c'était avec des
transports de joie, que nous voyions entrer chez nous,
notre "pépère" adoré. Nos préparatifs terminés, il nous
faisait monter dans une voiture confortable et, sur son
ordre, le petit poulain partait au galop vers le joli
village de La Croche. Deux heures à manger un peu de
poussière, à subir la chaude caresse du soleil et nous
descendions enfin pour suter dans les bras de grand-maman
! Comme ils ont trimé dur, ces braves travailleurs de
chez nous pour transformer ces vilains chemins en une
belle route d'asphalte ! Quinze minutes en automobile et
nous sommes rendus à La Croche, où résident ces chers
grands-parents.
Ma chère ville natale, tes rues si propres et
accueillantes, je les ai sillonnées en tous sens. Je
n'étais qu'une fillette et accompagnée de ma soeur, nous
marchions plus d'un mille pour nous rendre à la grosse
manufacture de la Brown Corporation. Nous allions porter
le lunch de notre bon papa. Notre coeur se serrait de
pitié, en croisant ces braves ouvriers à la mine si
fatiguée. J'étais l'aînée, mais pas la plus sage de la
famille ! Un après-midi, en revenant des framboises,
j'ai eu l'audace de pénétrer par curiosité dans l'église
anglicane. Quand j'ai voulu sortir, j'ai eu toutes les
misères du monde à ouvrir la porte. En me voyant,
Monsieur le Ministre m'a semblé mécontent. Terrifiée,
j'ai failli renverser mes framboises et j'ai promis
intérieursement de ne plus jamais remettre les pieds où
je n'avais pas d'affaire. J'ai parcouru bien des fois un
autre chemin, celui ou la souffrance est soulagée. Ton
hôpital où notre cher papa a dû souvent s'aliter, rongé
par le cancer et aveugle en plus. J'y rencontrais
l'aumônier, le bon Monseigneur Dupuis. J'étais frappée
de la grande charité qu'on y déployait envers les
malades.
Maintenant, sortons un peu de la ville, prenons le
chemin du cimetière et recueillons-nous un moment devant
cette terre sacrée, où reposent les restes mortels de
tant de nos parents et amis qui ont ensoleillé nos jours
par leur tendresse et leur dévouement. Dans une prière
reconnaissante, souhaitons-leur en Dieu le repos éternel
si bien mérité !
Oui, ma petite ville, que de beaux souvenirs remontent à
la surface ! Ils me font te chérir danvantage tout en
désirant, malgré mes 90 ans bientôt, participer aux
fêtes magnifiques qui se dérouleront à l'occasion de la
célébration de ton centenaire ! J'irais avec Bernadette,
Soeur de Miséricorde et Germaine, notre cadette, qui a
enseigné quelques années chez toi. J'embrasserais en
même temps André, mon cher frère, dont je suis la
marraine et ma belle-soeur Jeannine, qui nous accueille
si bien.
Ô ma chère
ville de La Tuque
Où un jour, j'ai eu le bonheur de prendre racine
C'est à ton tour de te laisser parler d'amour !
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