Chapitre 1 

 

Si vous avez la chance, un jour, d’être invité chez Rose et Denis, vous devinerez dès le seuil, ce qui les unit. Il flotte chez eux comme un parfum d’antan qui vous séduira d’emblée. Ces deux-là s’adonnent avec ardeur à leur passion commune : la brocante. Ils recherchent et trouvent des trésors, dont ils agrémentent ensuite leur cadre familier. La moisson de ces trouvailles s’intègre tout naturellement à leur intérieur, lui conférant une atmosphère surannée et charmante à la fois. Le champ de leurs investigations est vaste, il les conduit aussi bien sur les marchés aux puces que dans les foires à la brocante de toute la région d’Ile de France

Dimanche matin, ils se sont levés dès l’aube, malgré le froid vif de cette fin septembre. Ils partent en chasse dans l’espoir toujours renouvelé des découvertes merveilleuses qui leur sont promises. Que de choses, offertes à leur convoitise, au milieu de tous ces bric-à-brac sympathiques !

Rose est méthodique. Elle fouine patiemment dans des cartons bourrés à craquer de vieux bouquins poussiéreux. Elle en retire parfois, triomphalement, ce qui lui apparaît comme un trésor inestimable, et qui ne sont bien souvent que vieilleries sans intérêt aux yeux du profane. La vieille vaisselle poussiéreuse empilée dans des caisses n’échappe pas non plus à sa vigilance :

- « Regarde ce compotier ! Je le verrai bien pour servir les fraises ou la crème. Qu’en penses-tu, Denis ? »

Denis n’en pense rien. Pour l’instant il est tout à son émotion d’enfant devant des petites voitures de la marque « Dinky toys » sagement alignées sur une table. Si le prix ne le faisait pas hésiter, il aurait déjà acheté tout le lot ! Il rêve d’enrichir sa collection depuis si longtemps ! Il se revoit, encore enfant, accroupi dans la cour de son immeuble. Avec son cousin, en ont-ils organisé des courses et des rallyes, imitant inlassablement le vrombissement des moteurs de leurs bolides miniatures, traçant des routes, jetant des ponts…

Rêverie aussi du côté de Rose. Elle vient de dénicher tout un lot de cartes parfumées, sur lesquelles subsiste un peu de leur parfum.

Il y a là tous les grands noms de la parfumerie française à une époque où elle était la plus prestigieuse: Caron, Guerlain, Dior, Houbigant. Chaque petit carton, œuvre d'art miniature, était en quelque sorte la carte de visite olfactive de ces fragrances  renommées. Sur l’une d’elles, elle reconnaît l’illustration de René Gruau pour Miss Dior. Sur celle-là, il y a Shocking de Schiaparelli, dessiné par Vertès vers 1950. Hélas, les prix sont dissuasifs ! Quel dommage d’y renoncer….

Pourtant, voilà du rêve à l’état pur, évoquant pour elle tout un monde raffiné et nostalgique.

 Rose revoit sa mère, lorsqu’elle partait pour l’école, ouvrir son flacon bleu de « Soir de Paris » et déposer une goutte du précieux liquide sur un coin de son mouchoir d’enfant. Ce trésor parfumé, c’était son secret. Il restait dans la poche de sa blouse d’écolière tout au long du jour. Elle pouvait, à loisir, respirer « l’odeur de maman » en enfouissant son nez dans le tissu imprégné en fermant les yeux de bonheur….

Aujourd’hui encore, en débouchant l’un de ces petits flacons démodés des effluves oubliés lui reviennent, fugitives. Ici, ce sont des poudriers dorés, des petits miroirs de sac, quelques pochettes du soir, qui attirent son attention. Tous ces colifichets, ces accessoires d’un  monde féminin disparu, font l’objet de sa part d’un examen attendri. Et si elle s'offrait cette jolie épingle à chapeau ? Elle pourrait lui servir de broche sur son nouveau corsage. Les perles ont toujours un doux éclat. Ce serait du plus bel effet…. Tiens, mais où est passé Denis ? 

Le voilà, un peu plus loin, qui discute avec un bouquiniste. Dans les cartons ouverts devant lui, c’est tout un univers d’écrivains oubliés qui est entassé. Il y a là, au milieu d’éditions anciennes de peu de valeur, quelques livres d’enfant, un vieil album de photos de famille…Denis a envie, de les tirer tous de l’oubli où ils ont sombré, et de leur donner vie à nouveau.

Le temps semble suspendu…. Pourtant, il est déjà midi et le soleil est haut. Le voyage dominical touche à sa fin et ils ont soudain une faim de loup. A dimanche prochain ! Rentrons déjeuner !

Ils emportent avec eux ces pans de passé, fragiles et éphémères que leur obstination persiste à vouloir faire renaître.

Rose est fière de ses trouvailles  et Denis, non moins satisfait, avoue qu’il a encore cédé à la tentation et enrichi son parc automobile miniature d’une belle dauphine bleue et d’un camion citroën.

Le plaisir de ces achats, dépasse de loin celui de la simple possession. Ils se sentent investis d’un devoir  de sauvetage dont ils s’acquittent assidûment, en ayant l’impression que leur vie actuelle ne prend son sens qu’en s’enracinant dans un passé encore à portée de main.


 

Chapitre 2 

 

Mois d’août !  Enfin, les vacances !

Un nouveau champ d’investigations va s’offrir à eux. Cette année, c’est dans les Pyrénées qu’ils poursuivront leur course au trésor.  Ils connaissent par cœur ce petit coin de montagne. Ses vallées, ses cascades fraîches, ses troupeaux, ses sommets encapuchonnés de sombres forêts n’ont plus aucun secret pour eux. Ce sont juste d’aimables retrouvailles, une immersion dans un univers familier, où chaque chose est à sa place, depuis toujours et pour toujours semble-t-il.

Aujourd’hui, leur balade les a conduits jusqu’à ce petit village haut perché, si isolé qu’ils ont envie de penser qu’il n’a été placé là que pour eux. Lorsqu’ils parviennent à Montoulieu, après quelques kilomètres de lacets d’une route escarpée, il est tout juste 16 heures.

Il fait chaud. Ils ont très soif.

- « Arrêtons-nous un moment ! » supplie Rose.

Ils vont pouvoir se détendre à l’ombre fraîche des platanes centenaires et souffler un peu. Sur la place centrale, où Denis gare la voiture, il y a un vieux café, Sa terrasse est accueillante. Quelques tables et des chaises en fer à la peinture écaillée les invitent à s’asseoir.

Le serveur, somnolant à moitié, s’approche d’eux et prend leur commande. Il leur sert deux énormes panachés mousseux qu’il dépose sur des ronds de carton, avec précaution. Les verres, aussitôt, se couvrent de buée. L’air ambiant est saturé de chaleur. Ils se désaltèrent sans hâte, avec gourmandise. Inutile de parler, l’instant est sublime.

Soupirant d’aise, Rose détaille tranquillement le décor qui l’entoure. Un peu sur la droite, une antique fontaine laisse s’écouler un mince filet d’eau scintillant au soleil. Quelques moineaux s’ébrouent en piaillant dans le bassin. Ces menus cris sont les seuls bruits que l’on puisse entendre alentour. La chaleur est accablante.

 - « Que fait-on ? », interroge Denis.

Il a envie de continuer  et de pousser jusqu’à ce col où la vue doit être magnifique par un temps comme aujourd’hui. Ici, tout le monde fait la sieste et il n’y a rien d’ouvert pour acheter un souvenir ou une carte postale.

- « J’aimerais bien trouver un bâton de marche en bois sculpté. Je l’aurais pris en randonnée, pour les serpents. »

Il n’y a rien d’autre à faire ici que bailler et ce n’est pas le genre de Rose et Denis.

- « Regarde, là-bas, c’est une brocante, on dirait ! » s'écrit soudain Rose.

En effet, une vieille devanture laisse encore deviner son enseigne délavée : «  Au  passé antérieur »

En fallait-il plus, pour redonner vigueur et curiosité à ces éternels fouineurs ? 

- « On dirait que c’est ouvert ! Allons voir ! »

La vitrine est si poussiéreuse, que même un objet neuf y paraîtrait ancien, Vu de l’extérieur, un bric-à-brac sans nom s’y entasse, sans aucune logique, ni le moindre souci d'une quelconque mise en valeur. C’est dans ce genre d’endroit que l’on fait parfois des affaires…

La porte d’entrée est masquée par un vieux rideau, en matière  plastique délavée, que pas un souffle n’agite.

Rose, l’écarte d’un geste, puis s’arrête, indécise….

Il fait si noir là-dedans que son élan est stoppé net. La curiosité, pourtant est la plus forte et malgré la forte odeur de poussière qui lui pique la gorge, elle pénètre dans la boutique. Il se passe quelques instants avant que ses yeux puissent distinguer quoi que ce soit. Lentement, dans la pénombre quelques objets se dessinent : un piano droit encombré de partitions jaunies, une horloge comtoise au balancier immobile, quelques tables chargées de vaisselle,  des chaises dépareillées…tout un amoncellement d’objets hétéroclites…

Un rai de lumière traverse l’obscurité. Il fait danser la poussière et vient se poser sur une petite toile accrochée au mur. Pour mieux l’examiner, Rose s’avance, puis sursaute brusquement . Une silhouette gigantesque, qu’elle n’avait pas vue dans l’obscurité, se dresse soudain devant elle. On ne distingue pas grand chose de l’homme, à part sa hauteur imposante. Il doit bien mesurer dans les deux mètres !

Denis pénètre à son tour dans la boutique. Le bonhomme se décide enfin à donner un peu de lumière pour examiner les « intrus ». Il actionne un interrupteur et une faible ampoule dénudée éclaire si faiblement, que c’est à peine si l’on y voit mieux, dans l’amoncellement d’objets disparates qui envahit les lieux. On remarque, en revanche, la chevelure argentée du brocanteur et aussi son air particulièrement revêche. Dans ces régions méridionales, il est malvenu d’interrompre la sieste, même par des clients potentiels ! Encore des vacanciers parisiens sans doute…

- « Qu’est-ce qu’ils veulent ? » lance-t-il d’une voix rocailleuse à l’accent traînant.

Un peu décontenancés, Rose et Denis se consultent du regard.

- « Auriez-vous un gramophone ? » lance Denis un peu au hasard, comme s’il cherchait  à justifier leur intrusion.

C’est pour Denis une manière de donner le change, une idée soudaine qui lui a traversé l’esprit car il est bien persuadé qu’un tel appareil n’existe pas dans tout ce fatras. Il connaît déjà la réponse ! D’ailleurs, cet homme sait-il seulement ce qu’il a dans son capharnaüm ?

 L’homme ne répond pas.

Enigmatique, il s’enfonce dans son antre en se raclant la gorge et en traînant des pieds pour bien manifester à quel point on le dérange. On l’entend farfouiller bruyamment. L’odeur de poussière s’accentue. Rose éternue. Soudain, un chat qui dormait là, surgit de l’ombre et s’échappe en miaulant renversant au passage une pile de vieux bouquins.

Quelques minutes s’écoulent…

Rose et Denis n’osent plus se manifester, et le temps commence à leur sembler long.

Soudain, l’homme réapparaît, immense et goguenard. Il a sous son bras, une sorte de grosse boîte ornée de lambeaux de toiles d’araignées et d’une épaisse couche de poussière. Il débarrasse un guéridon et y dépose l’objet triomphalement, sous le regard médusé du couple.

- « Tenez, en voilà un! »

Il y a dans cette apostrophe une assurance tranquille qui subjugue. Denis se penche sur l’objet avec curiosité.

 - « Je peux l’ouvrir ? »

 - « Bien sûr ! »

Le système de fermeture est un peu dur, mais il n’y a pas de rouille apparente. En s’ouvrant, le couvercle grince. Il révèle un plateau de disque de velours bleu , cerclé de métal, en assez bon état, mais incrusté de poussière. Le bras du phonographe est indemne de rouille lui aussi. Replié dans son logement, il est pourvu d’ une aiguille en son extrémité.

Le haut-parleur, placé dans le couvercle, semble intact…

A l’avant, sous la poignée de cuir usée, on peut lire encore sur une étiquette un peu décollée et jaunie : «Pathé Marconi -  La Voix de son Maître » Denis n’en croit pas ses yeux. Pour une trouvaille, c’est une trouvaille, et d’importance ! Il sait combien ce genre d’objet est recherché et il sait aussi combien les prix en sont démesurés. Il s’agit de ne pas s’emballer…

Il s’apprête à demander s’il fonctionne encore, lorsque, le devançant, le brocanteur l’apostrophe :

- « Et il marche ! »

- « Vous le laissez à combien ? » hasarde Rose.

L’homme l’évalue du regard, éludant la réponse un instant.

Il questionne à son tour :

- « Ils sont en vacances ? »

Rose, reprenant ses esprits, a une inspiration soudaine et déclare :

- « Oui et non, nous venons rendre visite à nos parents. Ils sont très âgés et possèdent toute une pile de vieux « 78 tours » qu’ils rêvent de pouvoir réécouter. C’est bientôt leurs noces d’or, alors ce phono, c’est vraiment le cadeau d’anniversaire idéal !

Le mensonge à l’air de convaincre le vieux  qui se radoucit. Il annonce d’un ton définitif :

- « Pour vous, je le fais à quatre-vingts euros, à prendre ou à laisser. »

- « On peut l’essayer ? »

- «Attendez, je crois qu’il y avait un ou deux disques avec le phono. »

Il repart à nouveau dans le fond du magasin, pour revenir presque aussitôt avec deux disques à la pochette en papier brun déchirée. Il pose l’un d’eux sur le plateau, remonte le mécanisme à l’aide de la manivelle, place le bras dans la bonne position et avec une délicatesse inattendue de sa part, il dépose l’aiguille sur le cercle noir qui se met à tourner rapidement. Tout d’abord, on ne perçoit rien d’autre que des grésillements, puis soudain un air triste et doux s’élève. C’est une valse, mélancolique et lente. Malgré la qualité médiocre du son, Rose reconnaît la bien-nommée « valse triste » de Sibélius. La mélodie distille une telle impression de désespoir que Denis pour lutter contre l’émotion qui le gagne demande à écouter le deuxième microsillon. Le vendeur arrête le mouvement  et retire le disque du plateau.

- « Vous avez raison, c’est bien la valse triste, c’est inscrit sur l’étiquette. Elle porte bien son nom, celle-là »

Rose aussi a envie d’écouter l’autre morceau. Elle lit la deuxième étiquette et déchiffre : « Laura ». S’agirait-il de la musique du film d’Otto Preminger ?

A nouveau le mécanisme est remonté et la musique s’élève. On entend un air nostalgique qui accentue l’impression de malaise pour Rose et Denis. C’est bien cette musique du film de 1942, qu’il ont eu l’occasion de voir à la cinémathèque. Ils en reconnaissent le thème musical, « Laura », incarnée par la belle Gene Tierney.

Rompant brusquement le charme qui a saisi Rose et Denis, le brocanteur questionne :

- « Alors, vous le prenez ? »

Soudain Denis se décide :

- «C’est d’accord on va le prendre ! ». Il sort son chéquier d’un mouvement décidé.

Mais l’homme l’arrête :

- « En espèces, s’il vous plaît ! »

Résigné, Denis s’exécute et sort son portefeuille. Il compte les billets qu’il dépose sur une vieille commode, pendant que le bonhomme enveloppe leur acquisition d’une feuille de journal, avec ces mots : 

- « Vous ne le regretterez pas ! Il y a des aiguilles de rechange et vous pouvez garder les disques, ils font partie du lot ».

 Après un bref salut, il repart dans le fond de son antre, leur signifiant leur congé sans plus de façons….

- « Ouf ! Quel ours ! » chuchote Rose en sortant.

- « Oui, mais on vient de faire une affaire » affirme Denis

Il l’entraîne dehors où ils retrouvent la lumière aveuglante. La chaleur est devenue étouffante. Quelques nuages cuivrés s’amoncellent  dans un coin du ciel tout à l’heure si bleu.

- « Nous allons avoir un orage, et en montagne ils sont terribles, annonce Denis, vite, rentrons ! »

Le retour vers leur maison de vacances  se termine à peine, que déjà les premiers éclairs se succèdent, accompagnés de sourds grondements. Lorsqu’il s’arrêtent devant chez eux, de grosses gouttes commencent à s’écraser dans la poussière. Pendant que Rose se précipite à l’intérieur, Denis prend le temps de sortir son achat du coffre de la voiture , de l’apporter dans la cuisine. Il le dépose sur la table, sous la lampe et retire le papier d’emballage en considérant l’objet, perplexe.

Par où commencer ?

D’abord un bon dépoussiérage et on y verra plus clair.

Soigneusement, Denis s’active avec son aspirateur. Il essaie de n’oublier aucun des coins et recoins qu’il visite tour à tour. Bientôt, débarrassé de sa gangue de poussière, le gramophone prend un autre aspect. La moleskine marine dont il est recouvert retrouve son grain et son éclat, tandis que le coloris du plateau de disque en velours retrouve sa couleur.

 


 

Chapitre 3

 

Lorsqu’il a enfin terminé cette opération minutieuse, Denis, satisfait, décide de vérifier le contenu de la cavité où sont rangées les aiguilles. Celle ci est fermée par une pièce métallique qu’il réussit à faire glisser. Il extrait de ce logement une petite enveloppe au format de carte de visite pliée en deux. Elle contient en effet quelques aiguilles de phono encore intactes. Il s’apprête à les replacer lorsqu’il remarque une fine écriture pâle sur la petite enveloppe. Une écriture violette un peu précieuse qu’il arrive tout juste à déchiffrer. Il lit :

Mademoiselle Eléonore Vaugh,
 10, rue Casimir Perrier,
Paris, 7ème.

 

En haut à droite, le cachet postal précise :

Paris Université-septembre 1942.

 Intrigué, Denis se met à examiner l’appareil dans tous ses recoins espérant trouver autre chose. Mais il ne voit rien d’autre que beaucoup de poussière.

Il s’apprête à renoncer et à refermer le phono, quand il a soudain l’idée de dévisser le bras qui supporte l’aiguille. Et là, surpris, il découvre à l’intérieur une feuille de papier enroulée sur elle-même et qui y a été cachée. Depuis combien de temps ?

Avec précaution, il  extrait le document et le déroule. Ajustant ses lunettes, il reconnaît l’écriture figurant sur l’enveloppe qu’ il déchiffre avec peine :

 

  Chère Eléonore,

Puisque je dois repartir pour Berlin  permettez-moi de vous offrir ce dernier témoignage de mon attachement. Je souhaite qu’il vous rappelle  notre rencontre née sous le signe de la Musique. Aujourd’hui nos chemins se séparent pour toujours, mais je veux que vous sachiez que de  mon orchestre, vous étiez le meilleur élément , la plus douée des « premiers violons » qu’il m’ait été donné de diriger. Je n’oublierai jamais votre interprétation poignante de la valse de Sibélius, mon  morceau favori  ni celle du thème  de ce merveilleux  film « Laura »que nous avons eu le bonheur de voir ensemble. Adieu Eléonore.

Pour toujours vôtre, Otto ».

 

Emu, Denis montre sa découverte à Rose qui se lance aussitôt dans des suppositions romanesques, au grand amusement de son mari.

Ce qui est probable, c’est qu’un lien existait entre ces deux disques et la raison qui a amené « Otto » à offrir ce cadeau d’adieu à Eléonore. Où sont-ils maintenant et qui étaient-ils ? Cela nous ne le sauront sans doute jamais, dommage ! Oui, dommage, pense Rose, en 1942, il y a eu tant de destins brisés. Celui d’Otto et Eléonore, a sans doute été balayé par la guerre, comme celui beaucoup de gens à cette époque.

Après avoir encaustiqué son phonographe, Denis place la petite lettre et son enveloppe en lieu sûr. Il est très satisfait de son travail. Pour lui cette anecdote, pour aussi romantique qu’il y paraisse, n’aura pas de suite. Rose, quant à elle, continue d’échafauder des hypothèses sur les amours contrariées dont il ne reste aujourd’hui que deux prénoms et deux airs de musique triste. Mais non, il reste aussi cette adresse. Ce pourrait-il que... ?

Non, il y a trop de temps passé depuis ce mois de septembre 1942 : soixante années, une vie entière. N’y pensons plus !

Le gramophone a trouvé sa place au salon, attendant d’être ramené dans leur domicile parisien. De temps en temps, Rose ne peut s’empêcher de poser les disques sur le plateau et d’écouter, rêveuse, les deux mélodies en essayant de percer leur mystère, mais bien sûr sans aucun espoir de réponse aux nombreuses questions soulevées par son imagination débordante.

Le retour de vacances et l’automne à Paris sont toujours synonymes d’activité intense pour Denis et Rose, et petit à petit, un nouvel oubli enveloppe la  découverte du gramophone. Il y a peu de place, dans une vie moderne, pour des rêveries qui n’aboutissent à rien.

C’est donc toute au plaisir de retrouver son quartier parisien favori que Rose reprend le chemin de son travail,  tout près de l’église Sainte Clotilde. Elle aime beaucoup ce quartier. Situé en plein cœur du faubourg Saint-Germain, on peut y flâner à l’heure du déjeuner au hasard des rues. Boutiques, galeries d’art, petits restaurants, librairies lui offrent tous les  plaisirs dont elle peut rêver l’automne venu.

Aujourd’hui, elle a un peu de temps. Elle déjeune d’un sandwich sur un banc, dans le square devant l’église. Il fait doux. Elle sort un livre de son sac. Indifférente aux exclamations des enfants qui jouent autour d’elle, elle s’absorbe dans sa lecture un long moment, avant de décider de marcher un peu.

Elle longe la rue « Las Cases »  bordée d’ hôtels particuliers. Ils appartiennent à cette bourgeoisie discrète qui réside dans le septième arrondissement de Paris. De temps en temps, au dessus d’un mur, elle aperçoit des grands arbres magnifiques, ou bien au fond d’un porche resté ouvert, une cour pavée ornée d’une fontaine.

Arrivée au bout de la rue, elle hésite sur la direction à prendre. Elle dispose encore d’une demi-heure et n’a pas envie de rentrer au bureau. Elle regarde machinalement le nom de la rue qui coupe la rue « Las Cases » et s’arrête avec un battement de cœur :

 Rue CASIMIR PERRIER 

 

La rue du gramophone ! la rue d’Eléonore ! Est-ce possible ? A deux pas de son travail ! Quel dommage qu’elle n’ait plus assez de temps aujourd’hui !

 


 

Chapitre 4

Une semaine entière s’est  écoulée depuis la découverte de Rose. Il faut avouer qu’elle hésite. Que faire ? Les chances de retrouver les traces d’Eléonore, après tout ce temps, sont très minces. D’ailleurs, à quoi bon ? Sans doute est-elle décédée ou bien trop âgée pour que Rose puisse se permette de troubler ainsi son existence. Il s’agit  d’une histoire très personnelle et Rose risque d’être considérée comme une personne très indiscrète en venant ainsi raviver des souvenirs aussi anciens. D’ailleurs, à quel titre le ferait-elle ?

Alors elle tergiverse, elle envisage mille hypothèses La lutte étonnante qui se livre dans son esprit ne lui laisse aucun répit. La curiosité qui l’emporte par moment, est freinée l’instant d’après, par l’appréhension.

Elle a beau se dire qu’il n’y a sans doute plus rien à découvrir depuis longtemps, il faut qu’elle en ait le cœur net. Plus  vite elle sera fixée, plus vite elle pourra oublier sa valse hésitation. Mais c’est plus fort qu’elle, elle continue en dépit du bon sens à reculer l’instant de vérité, où elle ira sonner au numéro 10 de la rue Casimir Perrier...

Soudain elle se décide à  en finir ! Elle ira demain…

Mardi matin,  elle prévient ses collègues : aujourd’hui il est possible qu’elle prenne un peu plus de temps à l’heure du déjeuner.

Il est tout juste midi, lorsqu’elle quitte son bureau, avec, dans son sac, la petite enveloppe jaunie, chargée de mystère. Après toutes ses hésitations, il lui semble qu’elle n’a plus de temps à perdre, et c’est dans un état d’excitation mêlée de crainte qu’elle se retrouve à nouveau devant le numéro dix.

Elle est devant un immeuble cossu, classique, à la façade de couleur crème. Un large portail en bois vert sombre donne accès à un porche de haute taille. Rose se décide à sonner. Après quelques minutes d’attente, elle voit s’entrouvrir l’un des vantaux livrant passage à une jeune femme qui l’interroge : 

- « C’est  pourquoi ? »

Surmontant sa gêne et réalisant ce que sa question peut avoir d’étrange, elle demande :

- « Bonjour, madame. Pouvez-vous me dire s’il existe toujours une personne du nom d’Eléonore  Vaugh dans cette maison ? »

Après une courte hésitation, Rose décide de raconter toute l’histoire : le gramophone trouvé au fond d’une brocante pyrénéenne et surtout la missive qui la conduite jusque là, à deux pas de son lieu de travail. Dans ce quartier de Paris où elle adore flâner et où le hasard est intervenu une deuxième fois.

La jeune fille fronce les sourcils, perplexe  et réfléchit tout haut :

- « Vaugh, vous dites ? Il me semble que ce nom me dit quelque chose…Attendez…Oui, c’est çà…..Je crois que c’est le nom de jeune fille de la dame qui habite au deuxième. Mais son prénom n’est pas Eléonore…Je crois que c’est Laura, mais vous savez je ne suis que la fille de la concierge et je ne viens ici qu’à l’occasion, pour remplacer ma mère lorsqu’elle doit s’absenter. »

Laura ! Ce prénom résonne aux oreilles de Rose ! Son cœur bat à tout rompre ! Elle vient de faire un pas dans l’ univers fragile du passé où la moindre erreur fera tout disparaître, à jamais.

Laura… serait-ce juste une coïncidence ? Laura, le thème musical qu’il ont entendu sur le gramophone. Les questions se bousculent en désordre. Quel âge a cette Laura ? Y a-t-il eu une Eléonore dans le passé ? Pourrais-je la rencontrer ? Acceptera-t-elle de me parler ?

La jeune femme sourit amusée devant l’ avalanche des questions.

- « Vous savez, je ne connais pas bien toutes les personnes de l’immeuble. Je n’ai pas connu d’autre Vaugh ici que cette Laura, qui doit bien avoir environ soixante ans. C’est une violoniste célèbre  qui donne souvent des concerts. Je sais qu’ elle voyage beaucoup. En ce moment d’ailleurs, elle est absente pour une semaine. Si vous voulez revenir, elle acceptera peut-être de vous recevoir et vous dire s’il y a un lien entre elle et votre Eléonore.

Rose est déçue. Encore patienter ! Elle n’en peut plus ! Le destin semble jouer à cache-cache avec elle et cette Eléonore. Mais qu’importe, elle attendra…

 


 

Chapitre 5

 

Huit jours ont passé. Rose fidèle au rendez-vous est à nouveau devant le grand portail de bois. Va-t-il s’ouvrir sur le passé comme sur cette élégante cour du Faubourg Saint-Germain ?

Plus à l’aise que lors de sa première visite, mais plus impatiente aussi, elle sonne avec détermination. La concierge lui ouvre, et lorsqu’elle se présente lui sourit gentiment.

- « Bonjour, ma fille ma expliqué votre recherche et j’ai parlé de votre visite à Madame Lefèvre née Vaugh. Votre histoire l’a intriguée. Vous avez de la chance, elle est là aujourd’hui et ne doit repartir que la   semaine prochaine. Attendez- moi ici, je vais voir si elle peut vous recevoir.

Rose est sur des charbons ardents. Que va-t-elle dire ? Elle a peut-être échafaudé tout un roman…. Cette personne va sûrement lui en vouloir, elle doit être très occupée et son temps est précieux…. Et puis soudain, revoilà la concierge qui lui déclare en souriant :

 - « Vous pouvez monter, elle vous attend. Deuxième étage, gauche. Bonne chance ! » et sans plus de manières retourne à ses occupations.

Cette fois-ci, plus moyen de reculer. Les jambes un peu tremblantes, Rose franchit le porche majestueux qui s’ouvre sur une cour intérieure fraîche et verdoyante. Quel ravissement ! C’est un joli coin de campagne en plein cœur de Paris.  Un goût très sûr et beaucoup de patience ont prévalu ici pour faire pousser toute cette végétation au charme un peu désuet. Un rideau de lierre habille les parois et entoure une délicate fontaine. De place en place, sur les pavés usés, quelques buis taillés en topiaires donnent vie à l’ensemble.

A droite du porche, un bel escalier de pierre s’enroule vers les hauteurs de l’immeuble. Rose s’y engage. Ses pas sont amortis par un épais tapis qui est retenu à chaque marche  par une baguette de cuivre rutilant. On sent ici le luxe feutré d’une ancienne maison bourgeoise à l’art de vivre intemporel.

Voilà, deuxième étage, gauche : elle est devant la porte. Pas de doute, c’est bien là. Sur la plaque de cuivre, elle peut lire : Madame Vaugh veuve Lefèvre. Prenant une profonde inspiration, elle appuie sur la sonnette qui déclenche un son cristallin dans les profondeurs de l’appartement.

Un bruit de pas qui s’approche, une serrure que l’on actionne et la porte s’ouvre sur une femme distinguée. Bien que plus très jeune, son charme est certain, mais ce qui captive Rose, c’est l’éclat du regard  bleu profond qui la dévisage aimablement. Madame Vaugh est habillée sobrement, avec élégance. Ses vêtements de couleur foncée sont éclairés d’ un seul bijou : une fine chaîne en or retenant une petit pendentif en forme de «  clé de sol » orné d’un diamant. Ce bijou retire à sa tenue ce qu’elle pourrait avoir d’austère. Le sourire de Madame Vaugh est une invite à pénétrer à sa suite dans l’appartement. Elles longent un long couloir, au parquet réchauffé de tapis aux tons passés. Curieuse, Rose examine discrètement les lieux au passage. Elle a le temps d’admirer un miroir vénitien, quelques portraits au pastel…De lourdes tentures au tissu moiré masquent plusieurs portes. Madame Vaugh s’arrête devant la dernière et s’efface pour permettre à son invitée de pénétrer dans la pièce. Un large salon s’offre à elle. Ses dimensions en sont harmonieuses et l’ameublement, là encore, révèle un goût raffiné et sûr. Désignant à Rose le grand canapé, son hôtesse prend place à son tour sur un siège bas lui faisant face.

Elle prend alors la parole, posément, d’un voix un peu basse et déclare :

- « Je suis Laura Vaugh. »

- « Je vous écoute. Madame Dumas, la concierge m’a rapporté votre histoire étonnante, mais j’aimerais que vous me l’a racontiez vous-même. »

Rose a eu le temps de se reprendre. Ici, dans ce lieu distingué, auprès de cette femme attentive, toutes ses appréhensions se sont envolées. Mise en confiance, elle raconte : la passion pour les brocantes, le voyage dans les Pyrénées, l’achat du gramophone et pour finir la découverte de la lettre. Ce faisant elle sort de son sac le petit billet un peu froissé, un peu fané. Laura saisit la missive et ajustant ses lunettes, commence à lire….

Lorsqu’elle achève sa lecture, le regard tout à l’heure si pur, s’est empli de larmes. Laura relève la tête et regarde Rose. Une intense émotion peut se lire sur son visage devenu très pâle :

- « Eléonore était ma mère.»

Rose est bouleversée, ne sachant plus quelle attitude adopter. Elle reste muette, suspendue au récit émouvant que lui livre cette femme à la chevelure grisonnante.

- « Oui, Eléonore était ma mère. Je l’ai perdue l’année dernière. Alors, comment vous dire merci ? Je ne vous connais que depuis quelques minutes mais je veux vous parler à cœur ouvert. Vous ne soupçonnez pas l’importance de cette lettre pour moi. Voyez-vous, je n’ai jamais su qui était mon père et je crois qu’aujourd’hui, grâce à vous, je vais enfin comprendre le secret de ma naissance. Ce secret, que Maman malgré mes prières, à voulu garder  jusqu’au bout. Dans notre famille juive, un épais silence a toujours entouré les circonstances de ma venue au monde et voilà que vous arrivez avec la solution d’une énigme qui dure depuis soixante ans.

Pendant la guerre, Maman était musicienne, elle aussi. Elle jouait si merveilleusement du violon, que très vite, elle devint célèbre. Elle fut remarquée, et hélas, réquisitionnée dans un de ces orchestres dont tous les musiciens étaient  juifs. Les Allemands savaient trouver des raffinements cruels lorsqu’ils voulaient se distraire. L’orchestre devait donc jouer devant quelques mélomanes de la Gestapo…. La vie de ces musiciens était suspendue au bon vouloir de leurs bourreaux… de temps à autre, l’un d’eux manquait à l’appel et on ne savait plus rien de lui.

Les autres devaient continuer à jouer, du mieux possible, pour rester en vie…..

Je me souviens que lorsque j’étais enfant, j’avais remarqué une photo dans un album que maman ne sortait que rarement. C’était celle de l’orchestre dont elle ne me parla d’ailleurs qu’à cette occasion. Lorsque je lui demandai ce qu’étaient devenues les autres personnes sur la photo, elle se mura dans un lourd silence et se mit à pleurer. Je n’appris jamais rien d’autre. Pourtant un jour, comme je rentrai plus tôt que d’habitude de l’école, je me rendis dans sa chambre, et je la trouvai en train d’écouter un disque sur son phono tout en s’accompagnant au violon. Elle avait le visage baigné de larmes. Cette valse, qu’elle jouait de façon si émouvante, je l’ai découvert plus tard, c’était la valse triste de Sibélius. Je remarquai à son cou un médaillon que je ne lui connaissais pas et que je porte aujourd’hui. Ainsi mon père serait le chef de cet orchestre dans lequel ma mère jouait, avec tous ces musiciens juifs que la Gestapo avait recruté pour charmer les soirées de gala de ces messieurs.»

Laura interrompt son récit. Elle s’excuse auprès de Rose et s’absente quelques minutes. Un peu gênée, celle-ci regarde autour d’elle. La pièce est très belle et dégage une atmosphère paisible où elle se sent en confiance.

Laura n’est pas longtemps absente. Lorsqu’elle revient dans la pièce, elle tient une photo. Elle la tend à Rose et lui désigne une jeune femme brune en robe de concert au milieu de tous les musiciens rassemblés. Ils ont tous l’air si graves !

- « Voici Maman, Eléonore si vous préférez ! »

La ressemblance avec Laura est évidente, mais la couleur des  yeux et des cheveux est différente. Laura dont les cheveux grisonnent aujourd’hui a été très blonde et ses yeux clairs contrastent avec le regard sombre de sa mère.

Rose rend la photo à Laura, qui se penche avec attention sur celle-ci.  

                 - « Cet homme au milieu du groupe, ce doit être lui. Il doit s’agir d’Otto, mon père. »

 On remarque en effet un homme blond au regard clair dont la posture sur la photo ne laisse aucun doute. Il n’est pas l’un des musiciens, mais sans doute leur maître de musique.

L’émotion de Laura est à son comble. D’une voix brisée, elle poursuit son récit.

- « Quelques années plus tard, lorsque j’entamai à mon tour des études musicales, Maman ne s’opposa pas à ce que je choisisse le violon. Cela devait  pourtant être très douloureux pour elle de m’entendre jouer. Je ne comprenais pas alors sa tristesse.

C’est à cette époque que je fis la rencontre de mon futur mari et que je quittai la maison pour aller m’installer avec lui dans le nord de la France.

Je venais régulièrement rendre visite à Maman, et lorsque sa santé a commencé à se dégrader, j’ai espéré qu’elle se déciderait à me parler enfin. Il n’en fut rien. Elle se contenta de me donner ce médaillon en forme de clef de sol, en m’assurant de son amour. Ce jour-là encore, elle me demanda de lui pardonner son silence. Je comprends aujourd’hui que ce bijou devait lui venir de mon père et que ce dernier n’a jamais rien su de mon existence.

Et puis un jour, lorsque je vins rendre visite à Maman, je remarquai l’absence du phono. Il n’était plus à sa place habituelle dans la chambre, sur le guéridon. J’interrogeai Maman. Elle avoua l’avoir vendu au frère de la concierge, avec d’autres bibelots dont elle voulait se débarrasser. Il est brocanteur dans les Pyrénées et vient souvent à Paris faire ses achats. Pourquoi a-t-elle laissé cette lettre à l’intérieur ? Cela restera un mystère. A-t-elle voulu laisser une chance au hasard ?

Lorsque Maman a disparu, je me suis sentie très désemparée. Je demandai à mon mari de venir habiter ici. Il accepta, mais hélas pour peu de temps, puisque lui aussi m’a quittée il y a six mois, à la suite d’un accident cardiaque. J’ai mis très longtemps à retrouver une raison de vivre, mais il y avait le violon….

Ma vie désormais est consacrée entièrement à la musique. Je donne souvent des concerts et ma vie est bien remplie, je voyage beaucoup. »

Laura cesse de parler, bouleversée.

 Le silence qui s’installe entre les deux femmes, est lourd de pensées intimes. Rose est stupéfaite. Le destin s’est servi d’elle pour apporter, bien tardivement il est vrai,  quelques réponses aux nombreuses questions que Laura s’est posées tout au long de sa vie Sans doute Eléonore avait-elle aimé et était aimée d’un Allemand Nazi. Elle ne devait sa vie sauve qu’à cette liaison à l’inverse des autres membres de l’orchestre maudit. De cette union fondée sur leur amour de la musique, était née Laura pour qui tout s’éclaire soudain.

A nouveau, la voix de Laura s’élève :

- « Grâce à vous, Rose, vous voulez bien que je vous appelle Rose, n’est-ce pas ? Je peux enfin comprendre le secret de ma naissance qui a tant pesé sur ma vie. Comment vous remercier ? Maman a dû  tellement souffrir et être rongée de remords, seule survivante parmi ces musiciens. Pourtant, je comprends aujourd’hui son choix de garder le silence. Elle n’a pas voulu s’exposer au jugement de sa famille dans le contexte de l’époque. Elle a préféré garder intact le souvenir de cet amour qu’elle a partagé avec mon père, malgré le destin contraire. J’ai aujourd’hui, grâce à vous, un tel sentiment de soulagement ! Je suis née d’un véritable amour, même si les circonstances de l’époque en ont fait un amour maudit. »

Brutalement, Rose se souvient de l’heure et de son travail qui l’attend. Elle se lève pour prendre congé, mais c’est promis, elle va revenir avec le précieux gramophone et l’offrira à Laura avec les deux disques. Celle-ci pourra tout à loisir donner libre cours à sa nostalgie, évoquer son père et rejoindre ses deux parents dans le royaume qui les avait unis, celui de la musique.

Voilà, c’est fini. La visite est terminée. Les deux femmes sont bouleversée et se promettent de se revoir bientôt. Comme la vie peut être surprenante !

Rose sort de l’immeuble, le cœur gonflé de fierté. Comme elle a eu raison de venir !

Dans la rue animée, elle marche tout en souriant. Paris est devenu plus gai soudain. La vie peut tant donner parfois ! Il faut se presser, elle est déjà en retard ! Mais qu’importe ! Elle brûle d’impatience de tout raconter à Denis.

Ce soir en rentrant chez eux, après l’avoir embrassé, elle imagine déjà sa tête lorsqu’elle va lui dire :

- « Tu sais, le gramophone ? Eh bien, il va falloir en chercher un autre ! »

 


 

Chapitre 6 

 

La tournée d’automne a été éprouvante. Laura se sent déprimée.

Elle est à l’apogée de son art, d’ailleurs, son agent artistique ne cesse de la rassurer sur ce point. Depuis quelques semaines, un poids, inconnu jusqu’alors, pèse sur elle. Toutes les villes où elle a donné un concert ces derniers temps,  se confondent en une seule dans son souvenir. Il n’y a eu qu’une scène, qu’un seul public et il lui semble jouer indéfiniment le même concerto.

Cette lassitude nouvelle l’inquiète. Elle est là dans sa loge du grand théâtre de Berlin où se termine sa tournée en Europe. Elle doit y interpréter deux concertos de Mozart. Mozart qu’elle aime particulièrement, et dont la musique agit sur elle comme un baume apaisant. Elle ne devrait pas avoir d’appréhension. Son talent est toujours là. Non, c’est autre chose qui la mine insidieusement. Une impression vague mais tenace que sa vie est dénuée de sens. D’ailleurs qu’en a-t-elle fait ? Jusqu’à tout récemment, elle avait un sentiment de plénitude, d’accomplissement de soi, qu’elle avait eu beaucoup de mal à retrouver après la mort de son mari, et que seule la musique lui avait rendu. Sa réussite d’artiste était son seul but et suffisait à son bonheur.

Depuis la visite de Rose, son passé revient la hanter, lancinant. Sa vie à présent lui semble vide, malgré son succès. Pour qui, pourquoi jouer désormais. Le fantôme de sa mère s’est éclipsé pour laisser la place à un jeune aryen aux yeux clairs. Et cette image l’obsède. Chaque matin devant son miroir, elle scrute son visage, ses yeux  bleus, ses cheveux  blond mêlés de fils d’argent…. Devant ses propres traits viennent se superposer, malgré elle, ceux d’un homme jeune et séduisant dont elle n’a qu’une image figée et de qui elle sait si peu de choses : son père.

Aujourd’hui, dans sa loge envahie de fleurs superbes et de télégrammes élogieux, elle tente de se reposer avant son entrée en scène. Elle se détend tout en réfléchissant. Elle vérifie l’ordonnance de sa tenue de concert, son maquillage, sa coiffure. Tout est parfait. La longue robe soyeuse de taffetas bleu nuit qu’elle a choisie la met en valeur. Son large décolleté, ses manches joliment retroussées jusqu’au coude laissent apparaître sa carnation de blonde. Ses cheveux sont relevés en un souple chignon qui dégage son cou toujours gracieux et ses petites oreilles ornées de saphirs. Elle ne porte qu’un seul bijou : sa fine chaîne d’or avec son pendentif talisman.

Berlin : la ville que son père a rejointe lorsqu’il a dû quitter sa mère en pleine guerre….

Jouer à Berlin….

Son père avait-il de la famille ici ? Où sont-il à présent ?

Ses pensées tournent … inlassablement… . Il   va être l’heure… .

Il faut se concentrer et jouer mieux que jamais. Jouer avec ses tripes, avec son sang. Jouer à Berlin, jouer pour Berlin, jouer pour lui, pour son père.

Une exaltation soudaine s’empare d’elle. Elle est prête….

Déjà on l’appelle. Elle se dirige vers les coulisses et le lourd rideau rouge se lève.

Dans un état étrange, elle entend les applaudissements qui l’enveloppent comme un chaud manteau rassurant. La salle est vibrante d’hommages contenus.

Laura s’avance dans la clarté des projecteurs, serre la main du chef d’orchestre puis salue le public. Lentement, elle place son violon contre sa joue. Soudain toute sa fougue et sa passion retrouvées, elle lance son archet qui s’envole avec les notes….

  


 

Chapitre 7 

 

 - « Il faut que tu viennes avec nous ! »

Le vieil homme secoue la tête. Non, il est trop fatigué, trop vieux et puis maintenant, il ne supporte plus le bruit et la foule. Qu’ils y aillent donc sans lui à ce concert ! Il préfère rester chez lui et lire tranquillement.

Ses amis sont déçus. Eux non plus ne sont plus tout jeunes, mais ils ont entendu parler de cette violoniste exceptionnelle. Tout ce que Berlin compte de mélomanes veut l’avoir entendu jouer. Elle donne un unique concert, ce soir au grand théâtre et il n’a pas été facile d’obtenir des places. Il faut aller écouter la violoniste française Laura Lefèvre !

- « Tu dois nous accompagner, nous avons réservé une place pour toi et tu ne dois pas te laisser aller ainsi, toi qui aime tant la musique. »

Il sent bien qu’ils ne vont pas renoncer, alors, plus par lassitude, que par réel intérêt, il accepte de se joindre à eux.

Lorsqu’il arrivent dans la salle de concert, bourdonnante des conversations échangées, celle-ci est déjà presque pleine. Ils sont bien installés et de l’endroit où ils se trouvent, ils voient très bien la scène toute proche.

Soudain, le silence se fait et le rideau se lève. Les applaudissements accueillent Laura Lefèvre qui s’avance lumineuse, élégante. Elle salue avec grâce et se met à jouer...

Les notes s’envolent légères au dessus du public sous le charme et retombent, en pluie bienfaisante, jusque dans le cœur endurci du vieil homme. Cette musique est si admirable qu’il en ferme les yeux et s’envole avec elle. Il s’envole vers un autre temps, un autre lieu. Tout lui revient : la guerre, Paris, Eléonore… Mon dieu ! Est-ce possible ? Cette femme joue aussi bien qu’Eléonore dans son souvenir, mieux peut-être. C’est toute son âme d’artiste qu’elle met à nu devant son public. Il se sent jeune soudain et retrouve intacte une émotion depuis longtemps oubliée.

Lorsque, enfin, la musique se tait, les applaudissements n’en finissent plus. Un rappel, un deuxième, un autre encore, le public est debout et Laura sourit épuisée.

Malgré sa fatigue elle revient une dernière fois et s’approchant du micro, elle annonce en français.

- « Je dédie ce dernier morceau à la ville de Berlin et à vous public, que je remercie pour votre  accueil. Mais je vais jouer ce morceau surtout pour une personne, chère à mon cœur, qui a vécu ici et qui pourtant a toujours ignoré mon existence : mon père . »

L’orchestre s’est éclipsé. Alors, seule devant la salle frappée de stupeur et d’émotion, elle joue « la valse triste » de Sibélius, comme jamais elle ne fut jouée, si ce n’est par sa mère, autrefois.

Le vieil homme s’est figé dans son fauteuil. Eléonore ! Il voudrait hurler ce prénom, mais il ne peut que pleurer.

Lorsque la musique cesse et que Laura a quitté la scène sous les ovations, il reste assis, un long moment. Il demande à ses amis de bien vouloir l’attendre à leur voiture. Lorsqu’il ne reste plus que quelques spectateurs épars, il se lève lentement et se dirige vers les coulisses. À une employée surprise, il demande la loge de Laura. Il s’arrête devant sa porte un instant pour vérifier à son veston, la présence de ce petit insigne en or en forme de clef de sol qui ne le quitte jamais. C’est la réplique exacte, en miniature, de ce médaillon qu’il avait offert à Eléonore et qu’il a pu voir ce soir briller au cou de Laura.

Il frappe et presque aussitôt la porte s’ouvre devant Laura.

Elle pâlit devant cet inconnu qui la dévisage en silence, intensément. Cet homme qui se tient devant elle, est très élégant malgré son grand âge. Ses cheveux sont tout blancs et ses yeux d’un bleu transparent. Il est trop ému pour pouvoir parler.

Laura aperçoit alors, sur le revers de son costume, le petit insigne,  identique à son propre médaillon. Elle n’ose comprendre.

Alors, d’une voix encore jeune mais un peu voilée et qui ressemble à la sienne, l’inconnu parvient à dire :

- « Je suis ton père. »

 


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